
Entre ici, Renaud Girard !
Les grand reporters sont parfois de grands patriotes. Renaud Girard, par exemple. Depuis plus de vingt ans, ce journaliste du Figaro parcourt les terrains les plus brûlants de l’actualité. Le Point, qui l’interviewe dans son édition du 6 octobre 2005, résume ainsi ses courageux états de service : « Il a couvert toutes les guerres : l’Algérie en 1984 (sic), l’Afghanistan dans les années 80, la guerre en Yougoslavie, le Rwanda de Paul Kagamé. Il a passé le réveillon de l’an 2000 en Tchétchénie, encerclé par les forces russes, suivi les élections à Bagdad en janvier... »
Qu’est-ce qui fait courir Renaud Girard sous les obus ? L’amour du journalisme et le goût de l’aventure, bien sûr, mais pas seulement. L’hebdomadaire nous apprend qu’une autre passion anime le reporter vedette du Figaro, entré en journalisme après avoir fréquenté les bancs de l’École nationale d’administration (ce qui ferait de lui un « rebelle de l’ÉNA », un « iconoclaste ») : rendre service aux dirigeants de son pays.« “Cela a été ma façon à moi de servir l’État”, sourit-il. “Chaque fois que je rentrais de reportage, je briefais les diplomates ou l’Élysée sur ce que j’avais vu.” » Journalistes et honorables correspondants, même combat, même métier…
Cette franchise est méritoire : elle éclaire de manière enjouée une branche méconnue de la profession qualifiée— dans L’Almanach critique des médias de « journalisme patriote et plénipotentiaire ». Cette discipline, qui consiste à calquer la carte de presse sur celle de la DGSE, fait l’objet d’une des neuf parties du livre, ainsi que d’un « Quiz » dont nous sommes certains que Renaud Girard y aurait accompli un sans faute.
Aux journalistes qui zigzaguent ainsi entre l’information du public et le « renseignement » au profit des gouvernants, l’équipe de L’Almanach est heureuse de rendre les honneurs qui leur sont dus en décernant à Renaud Girard la Palme 2004-2005 du journalisme patriote et plénipotentiaire.
Nous n’oublions pas, en effet, que ce quasi-proconsul s’était déjà distingué le 27 novembre 2004 en campant le pompier de service sur un plateau de France 3 convoqué dans l’urgence suite à la diffusion, à 23 heures, d’un documentaire évoquant le génocide commis au Rwanda en 1994 contre la population tutsi. Il est vrai que « Tuez-les tous ! » Histoire d’un génocide « sans importance » (de David Hazan, Raphaël Glucksmann et Pierre Mezerette) s’aventurait à détailler – pour la première fois sur une chaîne hertzienne – l’implication dans ce génocide des plus hautes autorités civiles et militaires de la République française. Faisant écho à Édouard Balladur, Hubert Védrine et Paul Quilès, Renaud Girard s’était dressé, ce soir-là, contre « la mode facile de l’autoflagellation », répétant que « la repentance y en a assez » et défendant avec vigueur l’honneur outragé de la France éternelle (« la rafle du Vél’ d’Hiv’ elle est pas faite par la France – elle est faite par l’État peut-être mais pas par la France –, la France est à Londres à ce moment-là ! »). Et en 1994, elle était où « la France » ?
Chez Renaud Girard et ses congénères, le journalisme se pratique comme un art de la guerre. Chargé, pendant l’année universitaire 2004-2005, de former les élèves de Sciences-Po au « rôle de l’information, du renseignement aux médias, dans la gestion des conflits du XXIe siècle », Renaud Girard s’est ainsi entouré de deux « experts » de haute tenue : Alain Juillet, ancien directeur du renseignement à la DGSE devenu Haut Responsable chargé de l’intelligence économique auprès du Premier ministre, et Jean-Louis Gergorin, ancien directeur du Centre d’analyse et de prévision du Quai d’Orsay, désormais vice-président exécutif du géant de l’armement EADS. Une troïka aussi rebelle qu’iconoclaste, on en conviendra.
Entrez ici journalistes plénipotentiaires, au Panthéon de L’Almanach critique des médias, avec votre terrible cortège de démentis ! « L’Élysée conteste la teneur des informations publiées par… » ; « Le Quai d’Orsay dément avoir… » ; « Le ministère de la Défense considère ces allégations comme fantaisistes et non étayées » ; « Pourquoi la France n’est pas coupable… », etc. Disparaissez, mauvais génies de Vichy, d’Algérie, de Kigali…Dans la nuit, des sentinelles veillent sur les intérêts supérieurs de l’État. L’indépendance ne passera pas. Le journalisme non plus.
Mehdi Ba et Olivier Cyran



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