Transcriptions d’émissions sur le monde de l’édition

Mars 1974, quand la Fnac ouvrait sa première librairie…

Christian Bourgois : « Mes livres ne sont pas des paquets de nouilles ! »

Le 31 mars 1974, le Masque et la Plume consacre une émission exceptionnelle (enregistrée à l’Ecole Supérieure de Commerce de Paris) à la situation de l’édition française. C’est la première fois que le Masque aborde ce sujet. Mais la date, bien sûr, n’est pas anodine : quelques jours plus tôt, la Fnac a ouvert sa première librairie, rue de Rennes, et pratique un discount de 20% sur le prix des livres . La profession est en émoi. Autour de François-Régis Bastide, la tribune réunit Jean-Baptiste Daelman, libraire à Compiègne, président de la Fédération des syndicats de libraires ; Michel Dupouey (Directeur général du SNE et du Cercle de la Librairie ) et l’éditeur Christian Bourgois.

François-Régis Bastide : Commençons par des chiffres : je crois qu’il sort 54 livres — de littérature générale — par jour ?

Michel Dupouey : Non : 5 000 par an, donc un peu moins d’une vingtaine par jour.

François-Régis Bastide : Combien de points de vente ?

Jean-Baptiste Daelman : 24 000 points où l’on vend du livre — des très grandes librairies jusqu’aux bureaux de tabac — mais les points de vente spécialisés, on peut les estimer à 3 500, 4 000.

François-Régis Bastide : Et les grands libraires qui sont capables de vous dire par quoi aborder l’œuvre d’Henri Michaux ?

Jean-Baptiste Daelman : Si vous allez jusqu’à Michaux, c’est peut-être plus difficile ! Mais des libraires qui peuvent vous conseiller : environ un bon millier.

François-Régis Bastide : Selon Michel Dupouey, 500 libraires font la moitié du chiffre d’affaires de la librairie générale : en caricaturant, un réseau de 1 000 libraires pourrait suffire…

Jean-Baptiste Daelman : Y en aurait-il 500 qui fassent 80 % du chiffre d’affaire, les 20 % restants sont essentiels pour que l’ensemble de la production littéraire soit diffusée (…). Nous avons le plus beau tissu conjonctif et il faut veiller à le sauvegarder.

Un spectateur : Et quels sont les résultats de ce mirifique réseau de distribution que le monde entier nous envie ?

Michel Dupouey : Les libraires n’aiment pas trop ce genre de comparaisons, mais prenons cet exemple : quand Monsieur Daelman veut acheter un kilo de caviar, il va place de la Madeleine et quand Monsieur X veut acheter un commentaire de la Politique d’Aristote, il va Boulevard Saint-Michel ; mais quand vous ou moi voulons un paquet de nouilles, nous le trouvons dans un commerce du bloc d’immeubles voisin. Eh bien, un livre de poche on doit pouvoir le trouver aussi au coin du bloc d’immeubles, mais ce n’est pas le même produit… Ce n’est pas le même service entre le libraire conseil et le point de vente où on débite de la grande consommation.

Christian Bourgois : Les livres de poche ne sont pas des paquets de nouilles ! Je vais justement rééditer la Politique d’Aristote dans une nouvelle traduction…

François-Régis Bastide : Michel Dupouey voulait juste souligner qu’il s’agit d’un produit de grande consommation !

Christian Bourgois : Mais contrairement à ce qu’on veut croire et à ce qu’on souhaiterait, les tirages [de l’édition de poche] ne sont pas très élevés. En France, il y a quelques milliers — au maximum des centaines de milliers de lecteurs [qui achètent les livres] : nous travaillons donc sur un chiffre d’affaires faible, d’autant que les bibliothèques publiques n’ont pas de budget comparable à celui qu’on leur octroie en Angleterre ou en Allemagne.

Un étudiant : Est-ce qu’on ne pourrait pas raccourcir le délai pour qu’un livre sorte en poche ? Le livre de Peyrefitte [Quand la Chine s’éveillera] et le Malraux de Lacouture, par exemple, ne sont toujours disponibles qu’en collection générale…

François-Régis Bastide : Dans ce cas-là, c’est l’intérêt de l’éditeur…

Christian Bourgois : J’ai des amis universitaires, comme Jean-François Lyotard, qui préfèrent être publiés [chez moi] directement en poche. Nous avons un public étudiant qui ne veut plus acheter des livres 40 ou 70 francs, pas seulement pour une question d’argent, mais parce qu’ils récusent la sacralisation du livre.

Un autre spectateur : J’ai l’impression de m’être trompé de débat : je croyais qu’on allait parler de la situation de la littérature quatre jours après l’ouverture de la FNAC, et j’ai devant moi des libraires très satisfaits d’eux-mêmes… La politique de la FNAC — je remarque que ses représentants ne sont pas là aujourd’hui — aura deux conséquences : 1) Ça va faire baisser les prix (encore que les grandes librairies pratiquent déjà pour la plupart une remise de 10 %) ce qui n’est pas mal, les libraires s’engraissent assez (protestations à la tribune). 2) Dès lors que la FNAC sera implantée dans le secteur, est-ce qu’elle usera d’une position probable de leader pour influer sur les prix et la liberté d’expression ? Dans quelle mesure ce risque existe vraiment ?

François-Régis Bastide : Le problème n’est pas tant celui de la FNAC que des grandes surfaces — les carrefours mammouthisants — qui vont s’y mettre à leur tour et peser ensuite sur la liberté de production, donc de création.

Michel Dupouey : Oui, s’il n’y avait que la FNAC rue de Rennes, ça ne poserait pas de problème. Mais si tous les gros points de vente exigent des remises très fortes, la marge de l’éditeur va s’écraser. Pour compenser, il augmentera le prix des nouveautés et il prendra moins de risques sur des auteurs qu’il ne vendra pas à ces chaînes. Le « risque publication » des éditeurs va s’accroître…

Christian Bourgois : Les grandes maisons, comme Gallimard, Le Seuil, ont un très large programme [qui leur permet d’atteindre l’équilibre] alors que moi, je ne publie presque que des livres qui ne se vendent pas du tout : depuis six ans, mes livres atteignent en général moins de 1 000 lecteurs, mais c’est à cause de vous [les étudiants] qu’il n’y a que 1 000 lecteurs ! On peut comprendre que du fait de notre système politique, de notre système d’éducation, les paysans, les ouvriers, les classes moyennes n’aient pas accès au livre, mais vous, pourquoi ne lisez-vous pas davantage ?

Une spectatrice : [Au cours d’une de vos émissions] vous [FRB] avez demandé à Florence Delay ce que ses étudiants pensaient de ses romans et elle a répondu : « Mais ils n’en pensent rien puisqu’ils ne lisent pas, même pas les auteurs du programme ! »

François-Régis Bastide : J’avais oublié cette anecdote cruelle…

Christian Bourgois : Les étudiants sont 700 ou 800 000 mais ils ne font pas vivre à plus de 10, 15 000 exemplaires les collections de poche. Le profit n’est peut-être pas notre but, mais un paramètre qu’on ne peut évacuer. Nous sommes bien obligés de nous pencher sur ces questions de rentabilité.

François-Régis Bastide : Il est à craindre que les éditeurs soient conduits à se concentrer sur des produits pré-vendus (…). Pensez que la poésie est pratiquement fichue… J’aimerais bien savoir à combien Gallimard vend Saint-John Perse ou même Aragon… Je ne parle pas, bien sûr, des collections de poche.

Christian Bourgois : Mais justement, la poésie a un avenir en poche : j’ai publié André Welter…

François-Régis Bastide : Vous savez bien que ce format n’est pas adapté à la poésie.

Christian Bourgois : Aux Etats-Unis, Ginsberg vend à des dizaines de milliers d’exemplaires.

François-Régis Bastide : Peut-être, mais en France, quand on a publié en poche les premiers Claudel…

Christian Bourgois : La situation a beaucoup changé, je ne suis pas pessimiste.

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