
Quelques pages du livre...
"Le mensonge"
"Quand ai-je commencé à douter ? Sans doute vers la fin 1998, à la lecture de ses écrits. En préambule à son premier roman, François Lefort étalait une partie de ses exploits passés. Et la liste, disons-le d’emblée, m’a semblé indigeste. « Je me suis affronté à la mafia russe, commençait-il. Je harcèle les meurtriers du dernier grand massacre de Paris, en octobre 1961. J’ai dénoncé les responsabilités de certaines personnalités connues dans les génocides rwandais ou touaregs. Je n’hésite pas à révéler au grand jour les agissements financiers douteux de certaines brebis galeuses de l’action humanitaire… » Cette énumération venait s’ajouter aux prouesses recensées dans la presse. À propos de l’Algérie, par exemple, Télérama reprend à son compte l’affirmation de François Lefort selon laquelle il aurait été « condamné à mort par l’OAS 1 ». Dans La Croix et La Vie, le prêtre raconte encore avoir été « le seul Européen » présent dans la forêt zaïroise au moment de l’offensive de Laurent-Désiré Kabila et de l’armée patriotique rwandaise, en 1997, alors que près de deux cent mille réfugiés hutu rwandais étaient portés disparus J’ai cherché à recouper ces états de service impressionnants. Et je suis arrivé à la conclusion qu’ils étaient pour certains complètement faux, et pour d’autres largement romancés. Par exemple, je n’ai trouvé aucune trace des dénonciations qu’aurait portées François Lefort contre « certaines personnalités connues [impliquées] dans les génocides rwandais ou touaregs » ; aucune confirmation de l’affrontement qui l’aurait opposé à la mafia russe ; un rôle dans le harcèlement des « meurtriers du dernier grand massacre de Paris, en octobre 1961 » infiniment plus modeste qu’il ne l’annonce… Quant aux révélations qu’il s’attribue au sujet des « agissements financiers douteux de certaines brebis galeuses de l’action humanitaire », elles apparaissent aussi floues que timorées.
Sollicité par e-mail, dans l’espoir qu’il m’apporterait les précisions requises, François Lefort ne s’est pas montré très disert. À propos des Grands Lacs, il a préféré clore le débat : « Je ne souhaite pas répondre pour l’instant aux questions sur le Rwanda. » Il a exprimé la même pudeur à propos des humanitaires dévoyés qu’il aurait dénoncés : « Pour l’instant, je ne souhaite pas en dire plus car j’ai bien assez d’ennemis comme ça. »
À plusieurs reprises, je l’ai surpris en flagrant délit d’exagération, de contradiction ou de mensonge. Sous l’emprise d’un profond tourment narcissique, François Lefort travestit chaque étape de son parcours, faisant d’une existence déjà riche en rebondissements une épopée capable d’assouvir son immense besoin de reconnaissance et de renvoyer en miroir à ses interlocuteurs la palette de leurs aspirations profondes.
« La motivation du mythomane est liée à sa structure psychique, écrit le psychiatre et psychanalyste Alberto Eiguer. S’il a le sentiment que les autres ne peuvent s’intéresser à lui ou qu’un partenaire reste trop indifférent à ses sollicitations, son but est alors la séduction. […] Le mythomane adopte la personnalité d’un autre parce qu’il n’est pas vraiment satisfait de ce qu’il est. Il a besoin d’approcher son moi idéal en se construisant une personnalité meilleure, plus prestigieuse. Par exemple, il se prétend aventurier, homme d’affaires, héros de guerre ou fils d’aristocrate. »
François Lefort s’est approché au plus près de ce « moi idéal » ; de cet autre lui-même. « Il lui arrivait toujours des histoires incroyables, s’amuse Béatrice Korc. À chaque fois, on avait droit à un nouvel épisode de ses aventures contre les méchants du monde. Mais je n’ai jamais mis en doute ce qu’il me racontait. »
La légende de François Lefort s’enrichit au fur et à mesure de ses récits. Dans chacun de ses livres, à chaque nouvel article hagiographique qui lui est consacré, émergent des états de service jusqu’alors inconnus. Sa biographie évolutive et en constante inflation ne s’embarrasse d’aucune vraisemblance. Ce n’est qu’en 2000, par exemple, au détour d’un article du Télégramme, que je découvrirai qu’à la veille d’entrer au séminaire, il aurait appartenu aux Brigades rouges italiennes ! Totalement saugrenu, mais tellement sulfureux… Où qu’il se trouve, quelle que soit l’époque de sa vie qu’il aborde, François Lefort est en permanence placé au cœur de l’action. C’est son côté Forrest Gump : toujours dans l’événement, sur la photo, au contact de personnalités célèbres… À quinze ans, bénévole au bidonville de Nanterre, il rencontre l’abbé Pierre et le père Joseph, qui lui prodiguent leurs conseils. Lorsque, en 1968, il participe aux « événements », c’est bien sûr au sein du mouvement du 22 mars, qui lance la révolte étudiante. Là, il brûle un bus et côtoie, on l’aura deviné, Daniel Cohn-Bendit, qui tente, dit-il, de le dissuader d’opter pour la prêtrise. En conférences, il prétend que Jacques Chirac le consulte à propos des enfants de la rue. Ou encore qu’Anne-Aymone Giscard d’Estaing et Danièle Mitterrand lui ont apporté leur soutien depuis sa mise en cause…
En dehors de ce name dropping envahissant, les actes de bravoure dont se vante François Lefort présentent des aspects récurrents. D’abord, la transgression des usages sociaux et le défi à l’autorité. Fils de bonne famille parti vivre au contact des immigrés algériens du bidonville de Nanterre, des gauchistes ou des toxicomanes parisiens, il adopte en permanence des positions et des propos que son milieu d’origine est censé désapprouver, voire condamner. Il en tire cette posture d’homme libre et d’iconoclaste qui a tant contribué à asseoir sa légende.
La deuxième permanence de ses « aventures extraordinaires », c’est le courage et le culot dont notre héros fait preuve en toutes circonstances. François Lefort s’oppose aux proxénètes qui mettent sur le trottoir de jeunes Algériens du bidonville et aux dealers qui les approvisionnent ; il s’affronte aux administrations et aux élus ; au pouvoir algérien puis mauritanien… « Lâcheté » et « démission » sont des mots de lui inconnus. Quand tout le monde recule devant l’obstacle, il est le seul à oser le franchir.
Rançon de ce courage obstiné, il serait régulièrement menacé de mort. Par l’OAS, en 1961, pour une distribution de tracts à laquelle il n’a même pas pris part. Puis par un proxénète qu’il a dénoncé à la police. Par un dealer. Par un tueur à la solde du réseau Spartacus… Un même récit revient régulièrement dans sa biographie en révolution perpétuelle, même si, au gré des interlocuteurs, les protagonistes changent de visage. C’est l’histoire d’une nuit dramatique. Un homme pénètre, armé, à son domicile avec l’intention de le tuer. Au petit matin, au terme d’un face-àface théâtral épuisant de tension, l’inconnu se retire, lui laissant la vie sauve. Grand seigneur, François Lefort ne portera pas plainte. Et ces tentatives de meurtre ne laisseront jamais de trace.
Année après année, constatant à quel point son public raffole de ces histoires qui le voient pourfendre les « méchants du monde » et risquer sa peau chaque semaine en faveur des déclassés, il a placé la barre de plus en plus haut. À partir de 1985, les réseaux pédophiles le considèrent comme l’homme à abattre. De fil en aiguille, il étend son combat solitaire, terrasse la mafia russe à Marseille, les trafiquants d’organes au Brésil, les réseaux internationaux de trafic d’enfants… Toujours seul, il fait trembler les organisations criminelles les plus puissantes.
C’est en solitaire que François Lefort sauve le monde. Et lorsque d’aventure il cite un protagoniste, celui-ci est soit décédé, soit anonyme, soit injoignable. Impossible de recouper ses anecdotes. Personne ne peut en attester l’authenticité. Jamais. Alors, il en rajoute, conférant à ses prouesses un souffle romanesque qui désamorce le scepticisme de ses interlocuteurs. En véritable conteur, il sait donner aux autres l’envie de croire aux histoires qu’il relate.
Un jour, remarquant un car de police arrêté qui tangue étrangement, il gare sa voiture et s’approche. « Je me suis dit : ça, c’est un passage à tabac, c’est certain ! […] Effectivement, les flics avaient posé leurs képis et tabassaient à coups de pied un jeune immigré à terre. J’ai ouvert brusquement la porte transversale du panier à salade, si bien qu’ils se sont arrêtés immédiatement de frapper. Le jeune m’a regardé, interloqué, et je lui ai dit d’un air sévère : “Sors de là !” Profitant de l’effet de surprise, il a filé en courant sans demander son reste. Alors, les policiers m’ont demandé : “Mais enfin, Monsieur, qui êtesvous ?” Je leur ai répondu, au bluff : “Vous ne me reconnaissez pas ? On voit que vous êtes nouveaux !” Et j’ai refermé la porte. » L’histoire est belle, mais elle ne comporte ni date, ni lieu, ni compagnon de fortune. Des anecdotes similaires, il en existe par brassées dans ses récits autobiographiques.
Pour envoûtant qu’il soit, l’univers de François Lefort est truffé de contradictions flagrantes, d’anachronismes et d’invraisemblances. Chacune de ses déclarations apporte son lot d’incohérences. De vantardises éhontées. D’exagérations qui se déconstruisent à la première vérification. Le sauveur du monde l’est avant tout dans ses rêves.
Mais c’est son aptitude à utiliser les médias aux fins d’assurer sa promotion qui lui a permis de tisser, année après année, la légende d’un saint moderne. Personne, autour de lui, n’a jamais cherché à s’assurer de la réalité des actes de bravoure qu’il s’attribue en raison d’un sentiment sans lequel les relations humaines tourneraient court : la confiance. François Lefort jouit d’une réputation assise de longue date et il inspire confiance. Or la confiance s’auto- alimente. En trente-cinq ans, personne n’avait jamais eu la moindre raison d’aller vérifier s’il était bien là où il affirmait être ni s’il avait bien fait ce dont il se vantait. La mise en examen pour viols sur mineurs de quinze ans qui lui a été notifiée le 7 décembre 1995 a changé la donne. Depuis ce jour, sa vie a été scrutée. Son passé observé à la loupe. Ses relations épluchées. Sa vérité confrontée à d’autres vérités. En suscitant une enquête, l’accusation de pédophilie qui pèse sur lui a entamé l’édifice qu’il avait patiemment échafaudé.
Sa réputation de héros risque de bientôt prendre l’eau, il le devine. Le redoute. « Quand je l’ai revu en 1996, il avait énormément grossi, poursuit Béatrice Korc. Il m’a expliqué que ce qu’on lui avait fait, c’était pire que de l’avoir tué. On avait sali sa réputation et on l’empêchait désormais de faire ce qui était la vocation de toute sa vie : s’occuper d’enfants de la rue. »
Depuis sept ans, un masque de lassitude assombrit le sourire malicieux de François Lefort. On a tué sa réputation. Assassiné son ego. Son image dans le miroir est altérée à jamais. « L’étalage des prouesses chez le mythomane se heurte tôt ou tard aux limites imposées par la vérité, prévient Alberto Eiguer. Son récit est extravagant : au fur et à mesure de sa répétition, on peut constater des contradictions, des incongruités. Il fuit quand on lui demande des précisions ou quand on lui présente des témoins. Toutefois, le mythomane sait retourner les situations, compter sur la crédulité ou la caution de quelqu’un qui le croit sincère, apporter des preuves collectées grâce à des escroqueries réalisées ailleurs. »
Tôt ou tard, un grain de sable vient gripper la machine à romancer. Dès lors, les accents superbes de la fiction ne suffisent plus à entretenir l’envoûtement. Au terme de cinq années de vérifications laborieuses, j’ai découvert en François Lefort un illusionniste de génie, comme le montre ce qui restera sans doute son plus beau coup : s’être fait passer pour un champion de la lutte contre la pédophilie. "(...)



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