
La biographie de René Goscinny
Il avait l’humour des enfants timides et l’inquiétude de ne plus faire rire, un jour.
Petit-fils de rabbin, du sang russe et polonais coulait dans ses veines. Il avait passé son enfance à Buenos Aires : pour lui la France était un pays exotique. Il avait arrêté ses études après le bac, parce que son père était mort et qu’il fallait travailler. Il avait été chômeur, à vingt ans, à New York et il n’avait pas trouvé cela drôle. Là-bas, il avait rencontré Harvey Kurtzman, qui allait fonder Mad, le plus grand journal de BD américain. A l’époque il était dessinateur. Mais son héros, le détective Dick Dick, marchait toujours dans les mêmes rues et poursuivait les méchants à pied parce qu’il n’aimait pas dessiner les voitures.
Lorsqu’il est devenu scénariste, être dessinateur de BD n’était pas encore un métier. Quant au scénariste, c’était à peine s’il était payé. Il savait ce que voulait dire gagner sa vie avec sa plume. Il disait : "un scénario, une heure" et il en tombait cinq dans une après-midi. Il écrivait des histoires policières au kilomètres, des gags pour des publicités, des leçons de maintien dans un journal féminin… Jusqu’à quarante ans, il a vécu chez sa mère ; elle tricotait pendant qu’il frappait ses textes sur sa machine à ruban, sans une rature. Quand elle lisait le résultat, et qu’elle souriait, c’était gagné. Après l’arrestation d’un meurtrier, il avait lu dans un journal que la police avait retrouvé des bandes dessinées chez lui, et considérait cela comme une preuve accablante.
Dans ces années-là, les parents disaient que la BD empêchait de lire, que c’était un passe-temps de cancre. Alors bien sûr, elle avait le goût des fruits défendus. Parce que Sempé n’aimait pas la BD, il lui avait inventé un petit Nicolas à illustrer. Il a imposé le cheval le plus intelligent de l’Ouest et le chien le plus stupide des Etats-Unis. Il disait : un scénario, des uderzii ; il savait qu’un auteur n’était rien sans un dessinateur (et réciproquement).
Tout avait commencé par une méprise : d’origine italienne, Uderzo avait cru rencontrer un compatriote appelé "gossinni ". L’un de leurs premiers héros, Oumpah-pah le Peau-Rouge, avait déjà la force, la générosité et la naïveté d’Obélix le Gaulois. Dans ses aventures canadiennes, il y avait déjà beaucoup d’éléments prémonitoires : un village, une tribu irréductible, l’amitié entre un maigre et un gros, des soldats qui prennent des baffes.
Mais les lecteurs du journal Tintin n’avaient pas assez aimé les premiers épisodes et Oumpah-pah était passé à la trappe. Avec Uderzo, ils s’étaient juré qu’un jour, ils auraient leur journal. Lorsqu’il a pris en charge Pilote, il a publié Astérix à chaque numéro. Jusqu’au triomphe. Il aimait la comédie des voyages en paquebot et la douce torpeur des nuits en mer. Par contagion, il a peuplé les pages d’Astérix de navires de pirates, de galères et de drakkars vikings.
Un jour, il a connu le grand amour et il ne l’a plus quitté ; il l’a entraîné dans d’interminables croisières autour du monde, sur des paquebots de luxe. Les dessinateurs de Pilote l’avaient adopté comme un personnage à part entière. Il apparaissait tour à tour dans leurs cases en nabab, en directeur acariâtre, en petit homme dressé sur ses ergots et cela l’amusait. En même temps, la moindre attaque le blessait plus qu’il n’aurait fallu. Il aimait bien qu’on se moque de lui, mais il voulait que tout le monde l’aime. Il raffolait des calembours les plus affreux, des jeux de mots, des mots croisés infaisables. Avec l’infâme Iznogoud, il se régalait. Comme rédacteur en chef de Pilote, il avait lancé Brétécher, Cabu, Gotlib, F’Murr, Druillet, et tant d’autres. Même après mai 68, il restait cuirassé dans son costume trois pièces et retranché derrière son bureau rangé au cordeau. Avec ce grand timide, on ne rompait pas, on s’éloignait. Beaucoup se sont éloignés pour des journaux dans l’air du temps. Il a vécu cela comme une trahison, alors il s’est éloigné à son tour de Pilote, sans rien dire.
Il gagnait beaucoup d’argent et le dépensait bien, comme un ancien pauvre. Il rêvait d’un studio de cinéma. Il a écrit le Viager avec Pierre Tchernia. Et Daisy town et La ballade des Dalton. Il aurait adoré les images de synthèse et les trucages en 3D pour les effets de la potion magique. Il aimait que ses histoires finissent toujours pareilles : par un banquet dans Astérix, un coucher de soleil solitaire dans Lucky Luke, par l’échec des complots d’Iznogoud.
Son histoire à lui a fini comme toutes les histoires. Il est mort. A cinquante et un an, en faisant un test d’effort et c’était la moins bonne chute de sa carrière. Il s’appelait René Goscinny.



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