La première page

Première partie : Sur le rebord du monde

Le nez au ciel

JE SUIS NÉ AVEC UN DICTATEUR POUR PARRAIN. Et c’était l’un des pires que l ‘Amérique latine ait jamais connu. Mon père, Juan Guzman Cruchaga, occupait à l’époque les fonctions de chargé d’affaires du Chili au Salavador, un pays que le général Maximiliano Hernandez Martinez dirigeait d’une main de fer. Poète réputé dans toute l’Amérique latine, et jusqu’en Espagne, mon père était devenu la coqueluche de Mme la Présidente, elle-même très férue de poésie. Soucieux de l’image de son pays, il s’était pris au jeu, et, entretenant l’intérêt de la première dame pour cet art, faisait partie des proches du couple présidentiel. Quelques semaines avant ma naissance, le général Hernandez Martinez alla trouver mon père et lui présenta une requête : il suggérait que je sois prénommé Salavador, du nom du pays qu’il présidait et qui allait me voir naître.

Un diplomate peut-il contredire un vœu présidentiel et a fortiori refuser un tel honneur ? Mon père, et poète et diplomate, sut parfaitement contourner la demande. Il loua durant de longues minutes les vertus du Salvador, ce pays magnifique, très important pour le Chili, dont il serait fier de donner le nom à son fils. Mais il invoqua un obstacle majeur : dans notre famille, il est de coutume que le fils aînéé porte le prénom de son père. Le père de mon père s’appelait Juan José Guzman, son grand-père s’appelait Juan José Guzman, son arrière-grand-père s’appelait Juan José Nunez de Guzman, et ainsi de suite en remontant plusieurs générations. Comment aurait-il pu interrompre cette lignée en donnant à son fils un autre prénom que Juan ? En bon diplomate, mon père proposa que Salvador soit mon deuxième prénom. Le général s’en contenta et c’est ce qu’il advient.

Je vins au monde le 22 avril 1939 sous le nom de Juan Salavador Guzman Tapia, un despote penché au-dessus de mon berceau.

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