Le village financier (premier chapitre)

Les Éditions les arènes vous proposent, en consultation gratuite, de découvrir le premier chapitre du livre de Denis Robert et Ernest Backes.

L’histoire qui va se dérouler ici peut paraître extraordinaire. Elle l’est.

Elle concerne ce qu’il est convenu d’appeler "la planète financière". On peut aussi dire le Global Village, ou mieux : le village financier. Dans cet univers présenté comme impénétrable, l’information circule en temps quasi réel. Le langage est codé, le non-initié tenu à l’écart, les règles rarement écrites et communicables. Beaucoup, à l’extérieur de ce microcosme, font comme si les histoires de spéculation, de fusions, ou de déplacement de masse financière qui prennent le temps d’un éclair n’avaient aucune influence sur nos vies. On sait que des banquiers ou des brokers achètent, vendent, exécutent des ordres et communiquent de temps en temps vers l’extérieur pour dire que tout va bien. Ils ont leur presse, leurs émissions de télévision, leurs livres de spécialistes, leurs indices boursiers, leurs mythes à fabriquer.

Au départ un homme du sérail luxembourgeois va nous servir de guide...

J’ai rencontré Ernest Backes voici quatre ans. C’était dans un petit bureau appartenant au syndicat des bouchers du Luxembourg. Il avait garé sa vieille Ford Scorpio sur le parking. "Tiens, ce type roule en Ford Scorpio" est une des premières choses à laquelle j’ai pensé le concernant. Elle avait 300 000 kilomètres au compteur. "Tiens, les Scorpio tiennent le choc" est la deuxième chose qui m’est venue à l’esprit ce jour-là. Sinon, je me souviens que cet homme était déjà une énigme, et un sujet d’agacement. Sous mes yeux incrédules, ce buveur de Rosport (l’eau pétillante luxembourgeoise) parlait comme un livre. "Chez lui, il faut en prendre et en laisser" : c’est ce que je me disais. J’avais tort. Aujourd’hui, ce que j’ai compris laisse une sorte d’abîme sous mes pas. Il va falloir que nous courions vite.

Ernest Backes est né à Trèves, en Allemagne, en 1946. Trèves est la ville de Karl Marx. Le rapprochement entre les deux hommes ne s’arrête pas là. Ils sont tous deux barbus, corpulents, et susceptibles d’attenter aux intérêts du capitalisme. L’un, évidemment, est plus connu que l’autre. Et plus philosophe. Mais l’autre est vivant. Ce qui, pour ce qui nous concerne, est un avantage. Vivant, lucide, et possédant une bonne mémoire.

Tout ce qui va suivre est le récit de ce qui s’est déroulé depuis le début des années 70 autour d’une association de banques implantées partout dans le monde. Principalement en Angleterre et au Luxembourg, mais aussi en France, en Allemagne, en Belgique, en Espagne, en Italie, aux Pays-Bas, en Suisse, aux États-Unis et dans de nombreux paradis fiscaux. Au départ, ces banques étaient une petite centaine à mettre en place une sorte de coopérative interbancaire. Aujourd’hui, les listes de comptes que nous avons découvertes montrent qu’elles sont plus de deux mille, représentant plus de cent pays, utilisant plus de quinze mille comptes répertoriés, dont la moitié seulement existe officiellement.

Nous reviendrons sur ces chiffres, et sur ce fonctionnement étrange qui consiste à offrir à des clients la possibilité de ne jamais apparaître lors de transactions financières internationales. Ces clients peuvent être des banquiers, mais aussi des managers de sociétés d’investissements, des hommes de paille à la tête de sociétés offshore(1), des particuliers cherchant à défiscaliser une partie de leur fortune, des policiers ou des militaires à la tête de services secrets, ou des PDG de multinationales.

L’histoire qui va suivre montre qu’un système de dissimulation d’opérations bancaires a été mis en place, et utilisé, avec l’aval de dirigeants de banques, de directeurs financiers, d’administrateurs de sociétés implantées partout dans le monde, et d’hommes politiques influents. Ce système est parfaitement organisé, facile à utiliser et toujours opérationnel.

Les motifs de ces dissimulations de transferts bancaires internationaux sont nombreux. Ils peuvent aller de la simple recherche de confidentialité dans le cadre d’opérations commerciales au blanchiment d’argent sale, en passant par le délit d’initiés, la corruption ou l’évasion fiscale. Ces activités financières ainsi dissimulées aux yeux du marché, du fisc, de la concurrence ou des services de renseignement, peuvent être légales ou à la limite de la légalité.

Elles peuvent également être criminelles.

Nous mettons ici en cause les utilisateurs, les gestionnaires et les administrateurs de ce système financier international, ainsi que les dirigeants politiques luxembourgeois, européens ou même américains qui ont permis à ces clients de dissimuler des transferts de fonds ou de titres. Et qui ont parfois eux-mêmes utilisé ces réseaux.

La fraude pourrait s’évaluer - si des instruments étaient capables, rétroactivement, de l’estimer - à des centaines de milliards de dollars. Peu importe la quantité de zéros. Il importe d’expliquer qu’un système au départ sain, visant à faciliter les échanges bancaires internationaux, a été détourné de ses objectifs initiaux.

Les victimes de ce système sont d’abord les États, qui n’ont pu percevoir de revenus fiscaux sur certaines opérations financières transfrontalières dissimulées, les millions d’actionnaires et d’épargnants qu’on tient dans l’ignorance de ces pratiques, mais aussi les contribuables qui, au final, restent les seuls à régler l’addition. Le scandale est, selon nous, planétaire. Son origine est localisable. Une des structures que nous accusons d’avoir couvert et facilité ces pratiques a son siège social et l’essentiel de ses locaux à Luxembourg-Ville.

Il importe de dire qu’un concepteur du système est mort dans des circonstances étranges, en Corse, en 1983. Il s’appelait Gérard Soisson.

Il importe de dire qu’un autre concepteur du système en question est Ernest Backes. Qu’il s’est tu pendant dix-huit ans, avec sans doute l’envie de voir un jour publié ce qui suit.

Seulement deux sociétés de clearing internationales liquident l’essentiel des transactions transfrontalières de la planète financière

Le Luxembourg, petit pays sans histoires et sans vagues au cœur de l’Europe, compte deux cent dix-sept banques répertoriées. Le Luxembourg et sa discrétion légendaire. Le Luxembourg, sa maison royale et ses hommes politiques à l’avenir européen. Le Luxembourg et l’appui indéfectible dont il bénéficie depuis 1945 de la part du Grand Oncle américain. Le Luxembourg qui croule sous les dollars, les euros, les francs, les yens, les marks, les florins... Le Luxembourg et ses 430 000 habitants, où 554 milliards de dollars ont été capitalisés en bourse en 1999 (2) : quatre cents fois plus qu’aux Bahamas, cinquante fois plus que dans les îles anglo-normandes, vingt-cinq fois plus qu’aux îles Caïmans, six fois plus qu’aux Bermudes, deux fois plus qu’à Singapour, plus qu’à Hongkong (3) ... La plupart des Luxembourgeois vivent dans l’ignorance de ce que nous révélons dans ce livre. Ignorants ne veut pas forcément dire "dupes". On peut ignorer les détails.

La structure financière que nous mettons en cause a pour nom Clearstream : cet intitulé est récent. Le changement d’étiquette a eu lieu en septembre 1999. Avant, Clearstream s’appelait Cedel, qui signifie Centrale de livraison de valeurs mobilières. Cedel a été fondée le 28 septembre 1970 à Luxembourg, comme l’une des deux chambres de compensation internationales (4). L’autre a pour nom Euroclear et a son siège à Bruxelles(5).

On a coutume de dire et de penser que l’argent, surtout l’argent virtuel, celui des ordinateurs des banques, n’a pas de mémoire et file, à la vitesse de la lumière, d’un compte à l’autre, d’un paradis fiscal à l’autre. Sans laisser de traces de ses passages.

C’est faux.

Une grande partie de la mémoire de l’argent, et de ses mouvements incessants, se trouve inscrite dans la comptabilité de ces chambres de compensation. Dans les archives très spéciales de ce qu’on appelle aussi "des sociétés de clearing" (6) 6. Tout le problème est évidemment d’être en mesure de lire cette comptabilité. D’interpréter ces traces.

Nous sommes dans l’abstraction la plus totale, l’argent n’existe plus depuis longtemps

Ernest donc. Je venais de quitter, après douze années, le journal français Libération. J’avais écrit un livre relatant mon voyage au cœur des affaires politico-financières (7). La sortie de ce type d’ouvrage amène inévitablement son flot de paranoïaques du complot permanent, et de victimes du système judiciaire. Parmi elles, j’ai été contacté par un jeune Luxembourgeois, fils du député libéral René Mart, neveu de l’ancien ministre de l’Économie Marcel Mart, cousin de la présentatrice du journal télévisé de RTL Caroline Mart. Marco Mart - c’est son nom - a été spolié par une des plus grosses banques de Luxembourg, la Banque internationale à Luxembourg (BIL) (8). Il s’était lancé dans un combat judiciaire qu’il poursuit encore aujourd’hui. Trahi par ses avocats, lâché par le parquet luxembourgeois, en rupture avec le reste de sa famille depuis la mort de son père, il était aidé dans ses recherches par un mystérieux conseiller dont il ne voulait pas me révéler l’identité. Ce silence attisait ma curiosité. L’homme voulait rester dans l’ombre.

Mes questions le concernant restèrent sans réponse, jusqu’à l’Appel de Genève (9). Cette initiative s’attaquait, pour la première fois en termes politiques, à l’hypocrisie des paradis fiscaux. Cela a dû plaire à Ernest Backes. Dans sa première lettre, il se proposait de devenir le Sancho Pança du Don Quichotte qu’il voyait en moi : "Je sais qu’il s’agit de moulins à vent et je vais le prouver", écrivait-il. Il voulait dire que notre combat était sans doute vain, mais que cela valait la peine de le mener.

Nous avons commencé à nous écrire, à nous envoyer des coupures de presse, des documents. Lui était embarqué dans des enquêtes au long cours, généralement menées par des policiers, des services fiscaux ou des magistrats de pays limitrophes du Luxembourg cherchant des renseignements et se servant de ses connaissances du milieu bancaire. Pour les besoins d’un film (10), j’ai repris contact avec Marco Mart, qui m’a finalement présenté son mystérieux conseiller.

Ernest Backes avait longuement parlé, refusant d’être filmé. Puis, après réflexion, il avait fini par accepter d’être enregistré à visage découvert. C’était une première étape vers une sorte de coming out personnel.

Ernest était le gérant d’une coopérative de bouchers luxembourgeois. Ce travail - je le comprendrai plus tard - était à la fois un moyen de subsistance et une couverture. Pour quelqu’un qui avait été l’un des concepteurs d’un des deux systèmes de clearing bancaire transfrontalier du monde, la descente avait dû être raide. Ernest n’en montrait rien. La Scorpio, dernier vestige du temps où il travaillait encore dans le secteur bancaire, stationnait en bas, usée. Son conducteur, lui, dépensait beaucoup de temps et d’énergie à m’expliquer ce que je ne faisais alors qu’entrevoir. Il me livrait, par bribes, les morceaux d’un puzzle inquiétant qu’il me fallait assembler et dont je ne voyais pas le contour.

Je le trouvais intéressant mais confus, original mais trop prudent, généreux dans ses explications mais froid dans sa relation des faits, et très cassant quand on mettait en doute la justesse de ses analyses. Le verbe souvent violent, il manifestait un attachement ambigu à son pays. Prêt à pourfendre les agissements de bon nombre de dirigeants compromis, il hésitait à jeter un pavé trop lourd, de peur que son geste ne soit mal interprété. De peur aussi que la déflagration ne fasse trop de dégâts.

Au Luxembourg, le silence est une vertu. Le sourire poli aussi.

Au Luxembourg, les partis au pouvoir, depuis l’après-guerre - des chrétiens-sociaux aux libéraux en passant par les socialistes - ont toujours eu des liens étroits avec les banques. Leurs représentants siègent dans bon nombre de conseils d’administration.

Au Luxembourg, les juges sont discrets. Très discrets. Et les policiers financiers peu nombreux. Très peu nombreux.

Au Luxembourg, les banquiers sont des amis qu’on veut protéger de ceux qui posent trop de questions. Et l’Église catholique veille sur ce petit monde tranquille et prospère.

Dès le début de notre relation épistolaire, je remarquai un trait de caractère qui se confirmera à mesure que nous avancerons dans notre travail commun. L’esprit d’Ernest Backes fonctionne en arborescence. Une idée en amène toujours une autre, soudain plus importante. Ses récits s’emboîtent les uns dans les autres. Une journée avec lui est exténuante. Le soir en rentrant, il faut reconstituer patiemment les poupées russes.

Je me suis souvent dit que j’aurais dû laisser tomber.

Ernest avait parlé longuement du clearing. C’était la première fois que j’entendais cette expression. Elle n’a pas d’équivalent en langue française. On peut parler de nettoyage ou de lustrage. Une manière de rendre propre ce qui ne l’est pas ? Juste, mais réducteur. On préférera, même si la traduction n’est pas littérale, le terme de liquidation. Voilà ce qu’Ernest disait : "Aujourd’hui, les grands transferts internationaux entre institutions bancaires ne passent plus de banque à banque. Il n’y a plus d’acheminement matériel de valeurs, ni d’argent liquide. Tout se fait sur la base de la faxmoney (11)".

C’est une donnée fondamentale. L’argent n’existe plus. Plus précisément, l’idée de l’argent existe toujours, mais cet argent n’existe plus de la même façon. Ce terme (argent) ne recouvre plus ce qu’il recouvrait avant l’invention de la puce et du clearing. Tous les transferts entre les acteurs du marché financier (les vendeurs, les acheteurs, les banquiers) se font désormais par un système électronique fondé, nous avait dit Ernest dans le film, "sur la confiance mutuelle des acteurs".

On dira donc que l’argent est dématérialisé. Le problème de tous ceux qui possèdent des richesses est toujours de les placer, de les transformer en titres : en Sicav (12), en Sicaf (13), en actions, en obligations (14)... Ces titres sont, eux aussi, dématérialisés. Ils existent de moins en moins sous forme de papier. Des millions de titres de plus en plus virtuels - c’est-à-dire n’ayant aucune existence physique - sont chaque jour échangés grâce aux sociétés de clearing.

Comment est enregistré l’échange ? Qui garantit la solvabilité des parties ? Quelles sont les preuves de la vente ? Même si l’argent ou les titres sautent les frontières, une trace doit toujours exister. Je suis parti de cette intuition.

À partir de là, j’ai très rapidement perçu, grâce aux explications d’Ernest, la logique des systèmes de clearing. Garder des traces des échanges, mais aussi gagner de l’argent le plus vite possible, le plus loin possible du regard des autres... Et une fois cet argent gagné, le placer le plus vite possible, le plus loin possible du regard des autres...

L’accélération de la vitesse des échanges et une discrétion toujours renforcée sur leur nature et leurs montants sont les deux obsessions des gérants de la planète financière. Il subsiste cependant une nécessité vitale : garder, dans un lieu sûr et si possible peu accessible, une preuve de ces échanges.

Pour se faire une idée des sommes en jeu, il faut savoir que, pour les dirigeants actuels des sociétés de clearing, l’unité étalon est le trillion de dollars, ou maintenant d’euros. Ils ajoutent, quand vous ouvrez de grands yeux, que c’est "douze zéros". Par exemple, pour 2000, la société Clearstream a revendiqué 10 trillions d’euros déposés en ses comptes. Autrement dit, 10 000 milliards d’euros de valeurs conservées annuellement dans le système Clearstream. Environ quarante-sept fois le budget de la France... Pour Euroclear, le concurrent, le montant annoncée est de 7 000 milliards d’euros. Dans les deux cas, les sociétés de clearing annoncent autour de 150 millions de transactions traitées chaque année. Si l’on s’intéresse uniquement au montant des valeurs ne faisant que passer par leurs réseaux respectifs, les chiffres (de 1999) sont encore plus édifiants : Euroclear annonçait environ 45 000 milliards d’euros de "capitaux dénoués" dans son système, pour un peu moins de la moitié à Cedel.

Au-delà de ces chiffres et de cette terminologie, le mot à retenir ici est "confiance". Comme pour n’importe quel échange financier, il faut que l’acheteur ait confiance en son vendeur. Et réciproquement. La société de clearing est le lieu de cette confiance entre deux parties qui, parfois, ne se connaissent même pas.

L’abstraction est totale. Puisque l’argent n’existe plus sous une forme usuelle, puisque les titres achetés et vendus sont de moins en moins fabriqués de matière palpable, puisqu’on ne peut jamais toucher ses gains matériellement (sauf en de rares occasions), il faut les toucher virtuellement. Il y a là une antinomie de langage. Comment toucher quelque chose de virtuel ? Là intervient le clearing. L’invention du clearing. C’est-à-dire la garantie de la solvabilité des parties, puis l’inscription, à un endroit déterminé, dans des documents précis et concrètement visibles, que l’échange (de valeurs, de titres, d’actions, d’obligations, de certificats divers, ou d’argent) s’est fait.

Les banquiers utilisent le terme de dénouement. Ils disent que la transaction se dénoue. Ils ajoutent aussi volontiers, pour expliquer le clearing, qu’ils font du "règlement-livraison". Un peu comme un marchand de pizza, sauf que les pizzas sont remplacées par des titres de propriété, et les cyclomoteurs des livreurs par un modem branché sur le fil du téléphone.

Les sociétés de clearing sont les notaires du nouveau monde. Comme les notaires, elles apprécient la discrétion, voire le secret. Tout ce qui concerne leurs pratiques et leurs stratégies doit rester le plus loin possible du regard des autres. Quels autres ? Vous. Moi. Ils dépensent une énergie considérable à amadouer la presse financière. Pour les autres journalistes, c’est plus compliqué, mais en même temps assez facile puisque très peu se sont intéressés à eux jusqu’à présent. Les adeptes du clearing ont horreur des questions (surtout les plus simples) et des poseurs de questions.

J’ai été frappé de constater que la société Euroclear, qui possède l’une des plus belles tours de Bruxelles - un bâtiment de verre de seize étages hébergeant 1 300 salariés -, n’affiche aucun signe distinctif sur sa façade. Même pas un nom sur une sonnette. Le seul signe ostensible de sa présence est une horloge marquant le temps qui nous sépare du passage à l’euro. Cette horloge, portant le sigle de la firme, se trouve à une cinquantaine de mètres de l’immeuble. L’explication de cette recherche d’anonymat m’a été donnée par un des salariés d’Euroclear. On redoute les agressions des militants anti-mondialisation. Les sociétés de clearing se vivent bien comme des instruments essentiels de cette mondialisation.

Par opposition, Clearstream, la concurrente luxembourgeoise, affiche avec emphase son nouveau patronyme sur la façade d’une des plus belles maisons d’un des plus chics quartiers de Luxembourg. Ici, les mentalités sont différentes. On aime montrer sa richesse. On ne craint pas les manifestations. La dernière remonte à si longtemps... Je pensais que Clearstream voulait dire quelque chose comme "courant clair". Des salariés de la firme ont plusieurs fois insisté ironiquement sur une traduction légèrement différente. Clearstream signifierait, selon eux, le fleuve qui nettoie.

J’ai mis du temps à accepter l’idée selon laquelle Ernest Backes pouvait être l’homme qui me permettrait de regarder derrière le miroir de la Bourse, dans le back office du village financier. Si, en langage financier, la bourse est le lieu des affrontements (front office), le clearing est celui de l’intendance (back office).

Ce mangeur de salade de cent kilos qui, bien souvent, noie ses récits sous des tonnes de détails apparemment anodins, possède un trésor, une clé d’accès aux petits et grands secrets du Global Village, cet univers de chiffres, de tics et de codes, où être informé avant les autres est le premier signe de pouvoir. Ernest Backes, retraité luxembourgeois brassant volontiers, dans ses dossiers, les affaires mafieuses italiennes et les activités de mystérieuses sociétés secrètes comme le Bilderberg ou la Trilatérale, qui sort de sa poche un très influent vendeur d’armes prénommé Henry que tout le monde est censé connaître, qui connecte trop vite des faits, des gens et des événements qui, pour nous, n’ont aucun rapport, n’est pas pédagogue. Il est plutôt ingérable.

Ernest tire sa force et ses convictions de ses recherches. Il a compris, à un moment de sa vie professionnelle, qu’il travaillait sur le point aveugle des transactions financières internationales. Il a saisi ce qui s’y passait. Il a vu ce que personne autour de lui ne voyait. Ce doit être un sentiment très particulier.

La société de clearing est le lieu d’accélération et d’enregistrement des transactions. De dissimulation, aussi.

Revenons quelques décennies en arrière. Lorsqu’un agent d’assurance de Chicago voulait vendre une partie du capital de sa société à un armateur grec, comment faisait-il ? Il allait voir son banquier, disons la Bank of New York, et lui confiait la mission de vendre les titres. Ce dernier prenait l’avion pour Athènes, où il entrait en contact avec le banquier de l’armateur, disons la filiale grecque de l’ABN Amro Bank. Le clearing a d’abord permis de gagner du temps, donc de l’argent. Plus besoin de se déplacer. Un organisme central garantit désormais la réalité de l’échange. Le principe de base est simple : rassemblons-nous entre banquiers de différents pays, et créons un lieu de confiance où sera enregistré et avalisé l’échange bancaire. À la différence d’une bourse, qui rassemble différentes parties d’une transaction, la société de clearing est une infrastructure apparemment passive. Les titres ne changent pas de place, seul le nom du propriétaire change. La société de clearing se charge d’enregistrer et d’avaliser la modification.

On dénombre quinze organismes de clearing nationaux en Europe aujourd’hui (15). Généralement inconnus de la clientèle bancaire, les clearings nationaux se limitent à la compensation d’opérations d’échanges de capitaux à l’intérieur d’un même pays.

Concernant les sociétés de clearing chargées des échanges de capitaux transfrontaliers, il n’en existe que deux. L’une, Euroclear, compte 1 350 salariés, dont 1 300 à Bruxelles et une cinquantaine dans une dizaine de bureaux de représentation implantés dans le monde. L’autre, Cedel, a son siège social à Luxembourg, et compte 1 700 salariés dans le monde entier, dont la moitié travaillent dans une série d’immeubles au cœur de la ville, ainsi qu’à sa périphérie, sur le plateau du Kirchberg, le centre d’affaires "européen" de Luxembourg. Les autres agences de Cedel se trouvent à Londres, Tokyo, New York, Hongkong, Dubaï et Mexico. Nous pouvons affirmer ici que la grande majorité des échanges internationaux de titres passent par Cedel ou Euroclear. Ce passage obligé par une des deux sociétés de clearing implique l’enregistrement en temps quasi réel et la conservation de la trace de ce passage dans des documents codés.

Nous parlons ici de transferts de titres. Même si Euroclear et Cedel transfèrent de l’argent, leur spécialité reste le transfert de ce que les banquiers appellent aussi des "valeurs mobilières"(16). Ces deux sociétés ont le quasi-monopole des échanges d’obligations au niveau international. Le commerce des obligations permet d’emprunter et de prêter de l’argent sans apparaître nommément autrement que dans des documents internes aux banques. C’est un des produits préférés des blanchisseurs et des clients brassant beaucoup de liquidités... Cedel et Euroclear échangent aussi beaucoup d’actions, des parts de Sicav ou de Sicaf, des certificats aurifères et du liquide.

Ernest Backes m’expliquait, à l’époque du film : "L’argent, que tu l’entres aux Bahamas, au Liechtenstein, à Paris, à Francfort ou au Luxembourg, circule dans le système. Il peut sortir des réseaux financiers internationaux à un moment donné pour être investi dans l’industrie. La question est : combien d’argent sort aujourd’hui des grands circuits internationaux pour être vraiment investi dans l’industrie ? (17)"

Il ajoutait : "Si tu voulais organiser aujourd’hui une lutte ouvrière contre ce qu’on pourrait appeler " le grand capital ", qui irais-tu attaquer ? Il y a cent ans, quand les premiers syndicats sont nés, tu pouvais t’attaquer aux Thyssen, aux Krupp, aux grands patrons de l’industrie française d’alors, car c’était des figures connues. Aujourd’hui, si tu veux organiser une lutte contre le grand capital, tu dois t’adresser aux actionnaires ou aux détenteurs de parts de Sicav domiciliés à Vanuatu (18)..."

Ces propos sont à l’origine de ma volonté de mieux comprendre le fonctionnement de ces réseaux bancaires internationaux. Ceux par lesquels l’argent file et disparaît, qui alimentent les puits apparemment sans fond que sont les banques installées dans les paradis fiscaux. Le juge d’instruction madrilène Baltasar Garzón a une image pour symboliser le combat des juges contre les criminels en col blanc. Il explique que les magistrats sont comme des mammouths aux prises avec des léopards. "Quand le mammouth arrive dans la cache du léopard, celui-ci est déjà loin et doit bien rigoler. (19)" La lenteur des juges est liée à l’absence d’espace judiciaire commun, mais la rapidité des léopards est d’abord le fait du clearing.

Nous allons montrer comment, grâce à une perversion des systèmes de clearing, les possibilités de fraudes sont grandement facilitées au niveau international. Nous verrons pourquoi elles sont quasiment imperceptibles. Nous matérialiserons un univers où ce qu’il est convenu d’appeler "la finance parallèle" est repérable. Nous verrons que les discours publics sont très éloignés de la réalité des échanges financiers illustrée par les listes de comptes en notre possession.

J’ai d’abord voulu aller trop vite en besogne. J’ai présenté Ernest Backes à des magistrats ayant signé l’appel de Genève, mais le courant n’est pas passé. Même avec Jean de Maillard, pourtant spécialiste de ces questions, les rapports étaient difficiles (20). Ernest Backes n’avait plus aucune fonction sur la place financière luxembourgeoise, et ses explications étaient trop alambiquées pour susciter un intérêt autre que poli auprès de ces magistrats. À l’inverse, Ernest se disait surpris du manque de culture financière de ces juges, pourtant présentés par les médias comme des sommités en matière de lutte contre le crime organisé. Tous cherchaient des moyens pour combattre plus efficacement le crime organisé, mais la plupart n’avait jamais entendu parler du clearing...

Au moment où je termine ce premier chapitre, je ne sais pas encore si ce livre sortira. Depuis plus d’une année, de nombreux et imprévisibles obstacles se sont dressés contre ma volonté d’aller au bout de ce travail. Impliqué, comme collaborateur judiciaire, dans diverses affaires en cours, Ernest ne voulait pas "griller ses cartouches", et préférait réserver l’exclusivité de certaines révélations à des magistrats. Qu’est-ce qui l’a décidé à parler ? Sa difficulté à faire passer son message dans la sphère judiciaire. Mon insistance aussi.

Une des premières critiques qui m’a été formulée est celle d’une manipulation dont je serais l’objet. Ernest, pour une raison trouble, me manipulerait et serait un parfait mythomane. Tout au début de notre relation, cette idée m’a effleuré. À l’usage de l’homme et à l’étude des pièces qu’il m’a montrées, je suis persuadé du contraire. Ernest aurait sans doute préféré poursuivre son travail de l’ombre.

Tout au long de notre travail, nous avons cultivé la discrétion. Nous nous sommes peu parlé au téléphone, avons été prudents dans nos échanges d’e-mails. Il était convenu, pour l’extérieur, que le livre que nous écrivions était un fumeux bouquin sur l’histoire du Luxembourg. J’ai, dans un premier temps, travaillé à partir de comptes rendus d’entretiens enregistrés. Les histoires que raconte Ernest sont une matière importante de ce livre, et serviront de fil à notre démonstration. Nous nous sommes beaucoup vus au cours des six premiers mois de l’an 2000. Moins ensuite. Il m’a fallu confronter les éléments livrés par Ernest avec les acteurs de ses histoires. Principalement des banquiers et des techniciens du clearing.

Il y a eu des heurts et des clashs entre nous. Ernest se plaignant de ma lenteur à comprendre, et moi de ses hésitations quant à certaines mises en cause, ou de son souhait de souvent vouloir épargner son pays. Ernest gardait en lui, depuis des années, tout ce qu’il avait compris. Cette sortie de l’ombre était parfois vécue douloureusement. À mesure que le livre avançait, il commençait à mieux comprendre son impact. J’ai découvert grâce à lui, avec excitation et effarement, un monde inexploré.

Les pressions ont été nombreuses. Je n’avais pas soupçonné la difficulté d’enquêter sur son milieu. Tous les gens que j’ai pu rencontrer ont un point en commun : la peur. Certains craignent pour leur réputation, d’autres pour leur emploi. D’autres pour leur vie. Certains, après m’avoir parlé, m’ont supplié de ne rien écrire. D’autres m’ont donné des rendez-vous auxquels ils ne sont pas venus. Beaucoup m’ont menti.

J’ai souvent eu l’impression de devenir un explorateur immobile, surfant d’un paradis fiscal à l’autre, d’une banque japonaise à une société d’investissement inscrite à Singapour, suivant les circuits souterrains des contrebandiers de la faxmoney.

Une des premières remarques désagréables que m’avait faites Ernest Backes, au début d’un de nos entretiens, portait sur l’état de la presse en France : "Tu me fais l’impression que me font beaucoup de journalistes français, vous êtes des abeilles qui collectent le nectar et oublient d’en faire le miel." Je ne voyais pas très bien ce qu’il voulait dire.


1. Sociétés aux productions totalement inexistantes dont le but est pour le moins de frauder le fisc, et dont l’appellation offshore signifie : "hors des eaux territoriales". Les sociétés panaméennes, comme les Anstalt du Liechtenstein, sont des sociétés dites offshore. Autrement dit, une société de ce type se tient loin du pays où elle pourrait être inquiétée.

2. Et près de mille milliards de dollars ont été capitalisés dans ses fonds d’investissement en 1999.

3. Selon International Money Marketing, février 2000.

4. Yves Bernard et Jean-Claude Colli définissent ainsi le terme "compensation" : "Procédé de règlement comptable entre deux ou plusieurs parties qui sont débitrices et créditrices les unes vis-à-vis des autres, et qui permet de limiter l’utilisation des moyens de paiement au règlement du solde net de ces relations" Vocabulaire économique et financier, Éditions du Seuil (Points), septième édition.

5. Depuis le 1er janvier 2001, Euroclear a été rebaptisé Euroclear Bank.

6. Clearing vient du verbe anglais to clear, dont l’une des acceptions signifie compenser (un chèque).

7. Pendant les "affaires", les affaires continuent (Stock, 1995).

8 La BIL était alors présidée par Gaston Thorn, ancien premier ministre libéral, et président de la Commission européenne jusqu’en 1982. Nous verrons que de nombreux hommes politiques luxembourgeois occupent des fonctions dans le secteur bancaire.

9. À l’occasion d’entretiens que j’avais eus avec plusieurs magistrats européens et qui avaient donné lieu à la publication du livre La Justice ou le chaos (Stock, 1996), ces derniers avaient lancé un appel à l’université de Genève, le 1er octobre 1996. Par ce texte, ils soulignaient la nécessité d’une justice indépendante et transfrontalière pour lutter contre le crime organisé.

10. Journal intime des affaires en cours, co-réalisé avec Philippe Harel (sortie en salle en avril 1998 ; diffusion sur Canal + en juillet 1999).

11. L’ère de l’argent virtuel a démarré avant même la création des systèmes de clearing internationaux, à la fin des années 60. Avant et pendant les années 70, les transactions entre utilisateurs de ces systèmes passaient par télex codé. Lorsque, au début des années 80, commence l’ère du fax et que les premières opérations passent par cette voie, nombreux sont ceux qui utilisent le terme de faxmoney pour caricaturer la rapidité de circulation accrue des capitaux, sans que personne ne voie plus tous ces milliards désormais "dématérialisés".

12. Sicav : Société d’investissement à capital variable.

13. Sicaf : Société d’investissement à capital fixe.

14. Alors que l’actionnaire est le propriétaire d’une entreprise, l’obligataire n’est que le créancier de l’entreprise. À ce titre, il a le droit de percevoir un intérêt, fixé par le contrat d’emprunt. Au fil des dernières décennies, le marché obligataire a explosé. Il est devenu le plus important marché de la planète financière. Différentes formes d’obligations ont vu le jour, comme les obligations à taux variable, les obligations convertibles en actions, etc. 15. La société de clearing française, créée au milieu des années 60, s’appelle Sicovam : Société interprofessionnelle pour la compensation des valeurs mobilières. Elle vient de fusionner, en juillet 2000, avec Euroclear. La société de clearing interne aux USA se nomme DTC (Depositary Trust Company) et représente l’équivalent de la Sicovam en France pour le territoire américain. Ce marché interne aux États-Unis est beaucoup plus important que les marchés servis par Cedel et Euroclear réunis. La société de clearing belge se nomme CIK ; la suisse, SEGA ; l’anglaise, Crest ; la néerlandaise, Necigef. En Allemagne, on parle des "Kassenvereine" régionaux, regroupés à Francfort dans le Deutscher Auslandskassenverein (aujourd’hui rebaptisé en Deutsche Boerse-Clearing). Cette société qui, dès 1970, faisait partie des premiers membres actionnaires et fondateurs de Cedel, a fusionné avec Cedel en janvier 2000 pour constituer Clearstream.

16. Terme collectif utilisé, au départ, pour désigner un portefeuille de titres composé d’actions et d’obligations. De nos jours, ce terme peut désigner tout autre outil d’investissement, comme des parts de Sicav, des fonds d’investissements, etc.

17. In Journal intime des affaires en cours, cité.

18. Anciennement Nouvelles-Hébrides, la République de Vanuatu est un ex-condominium franco-britannique (État à la double souveraineté) situé dans l’océan Pacifique. Composé de quelque 80 îles (dont Espiritu Santo, où se trouve la capitale, Vila) Vanuatu s’étend sur environ 800 kilomètres et compte huit cent mille habitants.

19. In La Justice ou le chaos, op. cit., pages 231 à 257.

20. Magistrat, Jean de Maillard est l’auteur de Les Beaux Jours du Crime. Vers une société criminelle ? (Plon, 1992) et de l’atlas Un Monde sans loi. La criminalité financière en images (Stock, 1999).

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