Le Monde, 06/03/2013


LES BONNES FEUILLES
Dans " Marseille, ma ville. Portrait non autorisé ", le journaliste Xavier Monnier, un " enfant du pays ", expose sa vision de la Cité phocéenne. Sans concession et sans illusions

" Il faut comprendre ce qu’on vit ici "

La splendeur des quartiers nord

Un enfant des quartiers sud n’avait rien à faire là. Longtemps, je n’ai aperçu ces quartiers que depuis les autoroutes qui les traversent et que nous empruntions pour nous rendre à Aix ou Marignane. Un transit rapide, le temps de voir défiler leurs noms sur les panneaux bleus : Aygalades, Sainte-Marthe, Saint-Antoine, La Cabucelle, Les Crottes...

(...) Ce sont les pages des faits divers qui m’ont conduit à m’aventurer sur ces terres. Drogue, armes, règlements de comptes, misère... Un regard policier, anxiogène, posé depuis le sud sur ce nord lointain dont je ne connais rien. Cette Marseille oubliée, dissimulée et crainte. Il me manque l’essentiel. Je dois parcourir cette terra incognita, la sentir, la faire parler un peu.

(...)

Dans ma ville, il est rare qu’on appelle par son nom le lycée Saint-Exupéry. Lycée Saint-Ex’, parfois. Lycée Nord, la plupart du temps. Cet après-midi d’octobre 2011, j’ai garé ma voiture à deux pas de l’établissement, devant une barre d’immeubles. Des lycéens joyeux, bruyants et colorés, prennent leur pause déjeuner autour des trois snacks alentour. Même voilées, les filles parlent fort. Les garçons les observent, amusés. Passé l’établissement, un Abribus délabré fait office de belvédère. Une cabine téléphonique vandalisée a été laissée à l’abandon. Les poubelles dégueulent un peu, des sacs plastique volettent. Pourtant, le paysage n’inspire aucune désolation. Un léger mistral a déblayé le ciel. Un spectacle inédit se dévoile. La beauté qui s’offre aux quartiers nord s’étend à perte de vue. Depuis ces hauteurs, le regard embrasse la splendeur ouvrière de Marseille, des bassins du Port autonome à ceux de l’Estaque. La mer en toile de fond. Des cargos pour animer la scène. En contrebas, des cités " sensibles " baignées de soleil. Les quartiers nord admirent de loin la beauté de la cité.

" Trois Arabes et un Blanc ça fait quatre Arabes "

(...) Ils m’attendent là, guillerets, adossés à leur voiture. Ces trois éclaireurs originaires des anciens bidonvilles de l’Estaque, désormais installés dans des cités en dur, doivent me guider dans ces territoires inexplorés. Ça les a fait sourire que je les aie surnommés Riri, Fifi et Loulou : un sanguin au regard baladeur, un discret et un petit futé. De leur côté, ils me baptisent Tintin au Congo, en référence à ma femme, originaire du Congo-Kinshasa. Première halte au Grand Littoral. Et deuxième claque. A peine avons-nous pénétré sur le parking de l’immense centre commercial que trois policiers déboulent tandis que nous refermons les portières.

Contrôle d’identité, Messieurs. Si ça se passe bien, on ne fouillera pas la voiture. Sinon, on s’expliquera au poste.

Démarche de cow-boys, lunettes de marque, ton agressif. Ils sont sur leurs gardes, craignent que ça dégoupille. Mes trois accompagnateurs sortent poliment leur carte d’identité tout en vouvoyant les fonctionnaires. Fifi admet devant les flics qu’une de ses poches contient peut-être une boulette de shit. Riri blague avec le plus charpenté des pandores :

Dieu vous a bien gâté !

lhamdoulillah ! répond le policier.

" Je l’ai connu quand il faisait la sécurité dans les soirées que j’organisais ", me racontera Riri un peu plus tard. A l’écart, le policier le plus véhément me fait la morale :

Vous faites quoi avec eux ? Ma carte de presse le fait un peu redescendre de son Olympe. L’urbanité dont nous faisons preuve achève d’apaiser la tension. Ils ne trouvent aucun stupéfiant. Une dernière remarque tout de même.

Merci, Messieurs. Vous voyez, tout s’est bien passé mais on est obligés de surveiller. Le boulot est compliqué. Vous allez faire quoi ?

Manger un bout, discuter...

Pensez à nous ! On a faim.

" On a faim. " Une expression typique en Afrique centrale pour réclamer un bakchich. Marseille en est là. Loulou leur offrira une boisson en ressortant, à leur grand étonnement.

Ils font leur boulot. Pour eux non plus, la vie n’est pas simple.

La baie vitrée du centre commercial donne sur le quartier de l’Estaque, magnifié par les films de Robert Guédiguian. Un bain de lumière sur un horizon bleu.

Tu vois : trois Arabes et un Blanc dans une voiture, ça fait quatre Arabes !

Aux yeux des flics, oui. Mais sûrement pas dans les cités.

" Ici c’est la Tunisie, mais sous Ben Ali "

(...) Nulle animosité sur notre passage. Tout juste un peu de méfiance. Avant de pénétrer dans la cité de La Castellane, prudents, mes deux guides interrogent le visage du guetteur, sondent s’ils connaissent le revendeur ou un membre de sa famille et roulent doucement. La voiture s’engouffre dans le labyrinthe des tours. Sept mille habitants, un centre social, une crèche, des échoppes en vase clos.

Vous avez besoin de quelque chose ?

Le minot, 14 ans maximum, le visage grêlé par la puberté, s’approche poliment de la portière. Les " chouffeurs " viennent au renseignement. Lui, n’est même pas masqué. Sur Barnier, la grande avenue qui descend vers l’Estaque, ses aînés se dissimulent derrière des foulards, à la manière des combattants. Riri m’explique.

Ils se font beaucoup d’argent, mais ils en redistribuent. Ils tiennent l’économie de la cité, donnent du boulot aux gens... Tout est très bien organisé : la pause, les horaires, le déjeuner qui leur est servi. Les équipes se relaient, je me demande même s’ils prennent des congés !

J’ai du mal à le croire jusqu’à ce que j’assiste au fameux ballet, par un après-midi ensoleillé. Entre les tours, à 20 mètres du plan de vente, au pied d’une petite colline où discutent deux mamans voilées, un snack fait l’angle. Le dealer prend sa pause déjeuner, on vient de lui apporter son casse-croûte. Les acheteurs viennent se renseigner pour savoir quand le commerce reprendra.

Il revient dans vingt minutes, on vous appelle.

Fifi roule discrètement un joint avant qu’un guetteur ne le prévienne.

Pas ici. Il y a des mères de famille.

Aucun problème.

Il se tourne vers moi.

Tu vois, ce respect existe encore dans les quartiers. Il faut arrêter de dire que ce sont tous des sauvages. Des codes demeurent, malgré la misère. (...)

Ici, c’est la Tunisie sous Ben Ali. Emploi, logement, subventions, tout est contrôlé par les élus. Mais attention ! Si tu discutes avec l’un, tu ne peux pas parler avec un autre, sinon on te coupe les subventions pour ton association, ou bien on te refuse des projets. Soit tu te soumets, soit on essaie de te casser. Voilà la réalité. Ils n’essaient pas de développer les quartiers, mais seulement de gagner des voix ou de les acheter.

La tirade part en rafale. Je l’alimente en munitions. Députée socialiste des quartiers nord, Sylvie Andrieux a été mise en examen pour détournement de fonds publics. Citée dans l’affaire, Samia Ghali, elle, n’a pas été inquiétée. Une autre procédure vise le terrain de jeu de Samia Ghali et Henri Jibrayel. L’alerte a été donnée par les services du conseil régional, devenus méfiants. Des associations fictives détourneraient des subventions publiques. Relents de corruption, de clientélisme, d’achat de voix. Deux mille dossiers de la région et du département ont été signalés aux services de police, qui doivent les dépiauter.

Après les élections de 2007 et 2008, leurs larbins nous ont proposé de nous rémunérer avec l’argent public en créant une association, racontent Riri, Fifi et Loulou, qui m’assurent qu’ils seraient prêts à en témoigner devant la justice. Mais nous en avions déjà une, réelle celle-là, pour les gamins des quartiers. On les emmenait faire du kayak ou du VTT. On ne voulait pas manger l’argent des enfants, on voulait les sortir d’ici.

Les élus, de leur côté, en sont déjà sortis. Henri Jibrayel habite au sud. Sylvie Andrieux possède un " cabanon " dans l’anse de Malmousque - en fait, une maison de plusieurs étages en contrebas de l’hôtel 4 étoiles du Petit Nice. Quant à la villa dénichée par Samia Ghali deux ans après son élection, entre Perrier, Vauban et le Roucas-Blanc, elle est lovée au creux des collines huppées. Le vendeur lui a même fait une fleur : un prêt à taux zéro sur 350 000 euros. La sénatrice maire dispose également d’un appartement.

L’ensemble du patrimoine immobilier du couple Ghali-Dumontel est valorisé à 1,7 million d’euros. Les souvenirs de campagne s’égrènent. Riri se souvient de cet ami d’enfance envoyé par un parlementaire afin de lui mettre la pression physiquement. Après lui avoir envoyé ce messager, le parlementaire lui a donné rendez-vous. L’entretien s’est résumé à une tape sur l’épaule et à un avertissement. " Tu l’as, ta subvention. Mais ne te manque pas ! Il faut que tu me rapportes des voix. " C’est ce qu’a dit cet élu de la République à Riri, écoeuré par ces manoeuvres devenues banales.

Ce n’est pas le projet que tu portes qui est décisif, ce sont les voix que tu peux leur ramener. Si je peux lui vendre cent voix, alors j’aurai mes sous, me traduit-il.

Promise avant le scrutin, la manne censée assurer le fonctionnement de son association sera débloquée une fois le candidat élu.

Ils se détestent tous, ils craignent pour leur gamelle. Alors ils veulent l’assurance que tu es exclusif ; que si tu tapes à leur porte, tu ne vas pas taper à une autre.

Sinon gare.

On avait bossé dans le sillage des deux élus du même camp, ils ne nous l’ont pas pardonné. Peu à peu, on a entendu des rumeurs sur nous, nos rendez-vous ont sauté, les subventions ont été coupées, le bureau mis à notre disposition du temps de la mairie communiste nous a été retiré.

La soumission ou l’exclusion. Une manne d’argent public pour acheter les consciences en période d’élection. Des moeurs de république bananière, un schéma d’asservissement digne du tiers-monde. Marseille se laisse glisser. La " porte du Sud " ne s’ouvre plus sur les colonies, elle les a rejointes.

" Le laboratoire de la République "

(...) Si on ne reconquiert pas le nord, Marseille se retrouvera coupée en deux. Perdue. La ville montre ce que devient un pays sans Etat, alors qu’elle pourrait devenir le laboratoire de la République. Mais est-ce qu’agir est plus rentable électoralement que de tenir une association par les subventions qu’on lui verse ?

Chez l’avocat, le réalisme l’emporte sur le cynisme.

Qu’est-ce qu’il faut faire pour qu’on nous entende ? s’énerve Riri. Aller brûler le Vieux-Port ?

Sanguin, le verbe fort, les gestes saccadés, c’est un combattant.

Ils ont essayé de le briser, me glissent Fifi et Loulou. Mais il faut comprendre ce qu’on vit ici. Après ce que j’ai vu, su, entendu et écrit, ce n’est pas moi qui les blâmerai.

(...) Samia Ghali est devenue la nouvelle coqueluche des médias parisiens après son appel, en septembre 2012, à faire intervenir l’armée dans les quartiers nord pour éradiquer le commerce de la drogue. Depuis sa maison du Roucas-Blanc, la sénatrice et maire des 15e et 16e arrondissements aurait un joli point de vue sur les opérations. Quelques jours après sa déclaration, elle refuse de condamner les habitants qui ont expulsé par eux-mêmes des Roms de leur quartier.

Après avoir demandé aux paras de venir régler les soucis de la Casbah de Marseille, voilà Samia Ghali, sénatrice socialiste, en train de justifier une quasi-ratonnade. Durant son passage à la vice-présidence de la région, déléguée à la jeunesse et aux sports (2004- 2010), l’ardente pourfendeuse du clientélisme n’a pas trouvé inconvenant de déverser 872 000 euros de subventions en six ans dans les caisses d’une association tenue pas son cousin, Abdelafid Bahou. Bien connu des services de police pour escroqueries et stupéfiants, Bahou a réussi à échapper à une garde à vue, destinée à éclaircir ses liens avec les racketteurs de bars aixois de l’opération Calisson. Les policiers iront même fouiller dans son coffre au Crédit du Nord. Mais celui-ci a été vidé quelques jours plus tôt.

(...)

Au lendemain de l’arrestation d’Alexandre Guérini, en novembre 2010, des tirs de kalachnikov fauchent un gamin de 11 ans. Aucun lien direct mais une étape est franchie dans le processus de détérioration de la ville.

Dans les cités, vous avez le choix entre la misère, l’emploi aidé et le deal. L’Etat a abandonné le terrain, les politiques l’ont laissé se ghettoïser et ont voulu en tirer une rente électorale. D’autres l’ont investi, notamment les trafiquants.

Un an plus tard, fin 2011, son analyse demeure pertinente. Dans le salon de sa maison de l’Estaque, Kader Attia fouille sa mémoire.

Dans une cité comme le Petit-Séminaire, dans les années 1970, le taux de mortalité était aussi élevé qu’aujourd’hui. Tous ceux qu’on connaissait sont morts. Mais ce n’était pas médiatisé comme maintenant. Il y a même eu des corps calcinés dans des voitures, rien n’a été inventé. Personne n’a la mémoire de la ville. En 1926, Albert Londres décrivait Marseille comme le " champ de bataille " de la " mystérieuse guerre de l’opium ". A l’époque, les escarmouches éclataient aux alentours du port. Leur géographie s’est déplacée depuis vers les quartiers nord. Le principe, lui, a à peine évolué. Les cargaisons provenaient de Chine et de Turquie autrefois, d’Espagne et du Maroc aujourd’hui. Les trafiquants qui pilotent le trafic étaient corses hier, maghrébins aujourd’hui. Et leurs chefs logent toujours dans les beaux quartiers. Le cours de l’histoire de Marseille s’enlise.

La violence la plus répressive est sociale, poursuit Kader Attia. Et elle s’accentue. Pas moins de 30 % de Marseillais vivent sous le seuil de pauvreté. Une impasse reflétée par le voile de lassitude qui recouvre sa voix.

Marseille, ma ville. Portrait non autorisé

Xavier Monnier

Les arènes, 330 p., 19,80 €

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