Le Monde, 08/06/2012

Le Monde des Livres Anthologie et témoignages éclairent le mouvement international des "indignés ", ses objectifs et ses débats internes

La révolte des " 99 % "

Enfin ! La révolte des " indignés " intéresse des éditeurs en France. Tandis que l’opuscule de Stéphane Hessel Indignez-vous ! (Indigène, 2010) avait fasciné les médias, la diffusion internationale de ce mouvement n’a suscité qu’un écho modéré. Plusieurs livres, et une revue militante - Les Zindigné(e)s -, aideront à mieux déchiffrer ces rébellions démocratiques.

Ainsi, Nous, les indignés d’Espagne (Jacob-Duvernet, 75 p., 7 €) restitue la dynamique d’une révolte sans dirigeants, véhiculée par Internet et les réseaux sociaux. En témoigne l’analyse de Pablo Gallego, l’étudiant qui en appelait sur son blog à un " Mai 68 en Espagne ". Ce " jeune écoeuré par la situation ", qui disait n’être pas " seul ",sera comblé par la foule du " 15 mai ". Il raconte cette aventure collective en énumérant les motifs de sa révolte, dont certains sont éloignés de ceux de 1968 : la corruption, le gaspillage public, la spéculation immobilière, la privatisation des caisses d’épargne, l’apathie des citoyens et le fossé entre les hommes politiques et la population.

Quant à Fabio Gandara, le cofondateur du collectif Democracia Real Ya ! (" Démocratie réelle maintenant ! "), il évoque le rejet par cette " génération perdue " d’une démocratie " faussée " : celle qui veut que " la politique se joue dans des sphères éloignées du peuple, avec complaisance pour les intérêts des entreprises, en ignorant les individus, les familles et les groupes qui composent cette société et en leur ôtant la possibilité de décider de ce qui a un impact sur leur vie et leur bien-être ". Lui aussi prône une renaissance de la " société civile ", grâce à la participation de citoyens souhaitant reprendre en main leur destin collectif.

Plus ample, le recueil D’Athènes à Wall Street, # indignés ! livre notamment les textes-clés de ce mouvement international. L’aspiration à une " vraie " démocratie contre la toute-puissance des marchés est déjà au coeur du manifeste des occupants de la Puerta del Sol, en mai 2011 : " Nous sommes ici car nous voulons une société nouvelle qui fasse passer la vie avant les intérêts économiques et politiques. Nous aspirons à un changement dans la société et dans la conscience sociale. Nous voulons démontrer que la société n’est pas endormie. "

Mêmes tendances, en plus radical, chez les occupants grecs de la place Syntagma, qui célèbrent leur réappropriation de l’espace public : " Nous sommes la place et nous sommes partout. " De leurs assemblées populaires, ils affirment que " les rues et les places, comme les postes de travail, les entreprises, les richesses de ce pays " ainsi que leurs " droits élémentaires " demeurent inaliénables et appartiennent au peuple.

Le mouvement Occupy Wall Street, connu pour l’occupation de Zuccotti Park à Manhattan, participe de cette logique. Grâce au recueil présenté par Jade Lindgaard, on pourra connaître ses objectifs et ses débats internes. Là encore, les références à la rébellion des années 1960 ne doivent pas occulter des spécificités. Non pas seulement parce que ses protagonistes ont réinventé des formes de participation directe, à travers Internet ou par la méthode dite du " consensus " dans les assemblées générales. C’est aussi le capitalisme qui a décidément changé, avec la crise et la diffusion des souffrances sociales. Ainsi voit-on poindre, parmi les figures emblématiques, le sans-domicile-fixe. Et une nouvelle lutte des classes hante les manifestants. Contre le " 1 % " des " riches " liés à la finance, ils sont devenus les " 99 % " : " Nous venons vers vous, explique leur manifeste, à une époque où les grandes entreprises, qui placent le profit au-dessus des gens, leurs intérêts personnels au-dessus de la justice, et l’oppression au-dessus de l’égalité, dirigent nos gouvernements. "

La formule inédite des " 99 % " a permis de remettre au centre du débat les inégalités économiques, en faisant de celles-ci un enjeu démocratique. Cependant, même dans le mouvement, certaines perplexités et inquiétudes se sont exprimées. Par exemple, les assemblées générales sont-elles réellement démocratiques ? Certaines décisions ne sont-elles pas pilotées en sous-main ? Ne privilégient-elles pas ceux qui veulent et peuvent y participer ? Ou encore : la formule des " 99 % " ne risque-t-elle pas de dissimuler des formes d’oppression comme le racisme ou la domination masculine ? Malgré l’enthousiasme qu’il révèle, ce riche recueil laisse entrevoir combien il est compliqué, concrètement, de faire vivre une " vraie démocratie ".

Serge Audier

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