Le Temps, 1/11/08
La différence des conditions sociales et économiques s’est terriblement accrue depuis les années Reagan. Le pays n’y retrouve plus ses marques. La raison de cet appauvrissement : le racisme. Trois livres le racontent.
Joëlle Kuntz
Samedi 1 novembre 2008
« Par cette journée de septembre 1893 dans ce qui serait un jour l’Oklahoma, on proposa aux colons un terrain de trois millions d’hectares sur le Cherokee Strip : cent mille prétendants s’alignèrent sur la prairie et, au premier coup de feu, partirent au galop pour s’emparer des meilleures terres. Tous à égalité sur la ligne de départ, ils ne l’étaient plus à l’arrivée. » Cet épisode fameux de la conquête de l’Ouest, l’un des sept du genre qui eurent lieu entre 1889 et 1907, illustre ce qu’il peut advenir du concept d’égalité quand il est limité au coup de feu de départ. L’historien et journaliste Godfrey Hodgson s’en sert pour montrer la vision qu’ont les conservateurs de l’égalité : tout le monde a sa chance, il suffit de bien se tenir sur le cheval, de galoper vite et de ne pas se soucier des retardataires. Cette façon de voir, triomphante depuis les années Reagan, est à l’origine de la société la plus inégalitaire depuis le début du XXe siècle. De nombreux Américains s’en offusquent - c’est probablement le motif le plus solide à l’appui d’un changement de majorité en novembre - et des auteurs s’efforcent d’en décrire les mécanismes.
Trois livres dominent dans les librairies francophones sur ce phénomène stupéfiant de l’inégalité dans une démocratie qui se pose comme le modèle du monde. Celui de Godfrey Hodgson, De l’Inégalité en Amérique, La vague conservatrice de Reagan à Bush, celui de John MacArthur, le directeur de Harper’s Magazine,Une Caste américaine, Les élections aux Etats-Unis expliquées aux Français, et celui de Paul Krugman, éditorialiste au New York Times, économiste et maintenant Prix Nobel, L’Amérique que nous voulons. Leur diagnostic, qui se recoupe largement, se trouve spectaculairement confirmé par les événements financiers des dernières semaines.
John MacArthur est le plus pessimiste, peut-être parce que c’est son idéalisme qui est pris en défaut. Parlementaires, industriels et banquiers forment, dit-il, une « caste » qui verrouille sans vergogne toute opposition. Les républicains tiennent le pompon mais les démocrates ont depuis longtemps été achetés. Si ces derniers écoutent un peu mieux les appels des mal lotis, ils n’en sont pas moins les partenaires complaisants des puissants auprès desquels ils obtiennent l’argent de leurs campagnes électorales. « La plupart des décisions prises dans ce pays, écrit MacArthur, n’ont plus rien à voir, et depuis longtemps, avec le principe constitutionnel, énoncé par Abraham Lincoln, d’un gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple... Ce principe fut balayé au profit d’une conception plus compétitive et conservatrice dans laquelle le pouvoir incombe à une élite... »
L’auteur attribue à cette élite « l’esprit légiste » dont parlait déjà Tocqueville pour qualifier la « classe à part » des fonctionnaires, avocats ou juges tenant le plus souvent leur position de leurs liens avec les politiques : « On retrouve chez les légistes, disait Tocqueville, une partie des goûts et des habitudes de l’aristocratie. Ils ont comme elle un penchant instinctif pour l’ordre, un amour naturel des formes ; ainsi qu’elle, ils conçoivent un grand dégoût pour les actions de la multitude et méprisent secrètement le gouvernement du peuple. »
A preuve l’aventure de Cindy Sheehan, la mère d’un soldat tué en Irak qui avait cru pouvoir mobiliser l’opinion contre la guerre. En 2007, elle renonça : « J’étais la petite chérie de la soi-disant gauche américaine aussi longtemps que je concentrais le tir sur George Bush et le Parti républicain... Mais quand j’ai eu l’audace de formuler envers les démocrates les mêmes exigences qu’envers les républicains, le soutien à ma cause a commencé à s’effriter. La gauche se mettait à déverser sur moi les mêmes calomnies que celles dont m’avait gratifiée la droite... »
MacArthur, qui a ses entrées dans la caste, rapporte à propos de la guerre sa conversation avec le sénateur Rockefeller après la victoire démocrate au Congrès en 2006. La nouvelle majorité mettra-t-elle fin à la guerre ? lui demande-t-il. « La seule personne qui peut nous sortir d’Irak est le président », répond le sénateur. Et le Congrès ? Le pouvoir législatif n’a-t-il pas la possibilité, prévue par la Constitution, de suspendre le financement des opérations militaires, insiste MacArthur ? Mais le sénateur clôt la discussion : « Nous n’aurions pas assez de voix pour contrer le veto du président. »
Un harcèlement législatif aurait pourtant contraint George Bush à annoncer un calendrier de retrait, conclut l’auteur, mais hélas, les démocrates avaient déjà succombé au discours de l’establishment sur la « réalité objective » du Moyen-Orient. Et ce n’était pas les Clinton, devenus maîtres du parti, qui allaient les en sortir ! Sur les maux dont souffre actuellement l’Amérique : une presse dévoyée ou achetée ; des consommateurs enfermés dans le piège du crédit ; des citoyens pris en otage dans un système électoral trafiqué ; une école inégalitaire... le Parti démocrate, selon MacArthur, ne dit rien qui tranche avec ce qu’en dit le Parti républicain.
Paul Krugman ne partage pas ce désenchantement. S’il est d’accord sur la complaisance des « démocrates bourbons », il trace cependant une ligne de fracture nette entre les deux partis dominants sur la question cruciale de l’égalité : les républicains fabriquent et reproduisent systématiquement de l’inégalité, par leur idéologie et leur pratique, tandis que les démocrates cherchent constamment à la diminuer. Exemple : Reagan et Bush ont diminué les impôts des riches, Clinton les a augmentés. « L’augmentation d’impôts Clinton-Gore de 1993 n’a pas reçu la moindre voix républicaine à la Chambre des représentants. Et lorsque la réduction d’impôts Bush de 2003 a été soumise à cette même assemblée, sept démocrates seulement ont voté pour. La Gasoline for America’s Security Act de 2005, que l’on peut fondamentalement assimiler à un ensemble d’allégements fiscaux pour les compagnies pétrolières, a été adoptée à une voix de majorité et pas un seul démocrate n’a voté pour. » De même pour les dépenses : les républicains cherchent à diminuer les prestations sociales publiques et à saboter l’Etat-providence, les démocrates font exactement le contraire. « La différence entre les partis n’est donc pas une illusion », dit Krugman.
Pourquoi, alors, si une grande majorité d’Américains de petite condition peut reconnaître dans le Parti démocrate son meilleur défenseur économique, vote-t-elle si souvent pour le Parti républicain ? Pour une seule et même raison, brillamment exposée : le racisme. La protection qu’ils attendaient des démocrates, les Blancs n’ont pas supporté qu’elle s’étende aux Noirs lorsque le parti a décidé de les intégrer totalement dans le système politique et social américain. Beaucoup d’électeurs, en particulier au Sud, ont alors déserté le camp démocrate pour le camp républicain. Le racisme a entièrement brouillé la tradition des appartenances politiques. Et tout ce que les démocrates mettaient en place en faveur des Noirs, comme le système de préférence en vue de leur promotion dans les institutions et le travail (affirmative action), les a éloignés de leurs bastions blancs traditionnels. Obama est-il de taille à réunir l’Amérique blanche et l’Amérique noire sous le même étendard programmatique ? C’est sans doute l’enjeu le plus formidable de l’élection de novembre.
Comme ses adversaires de l’intelligentsia néo-conservatrice, mais contrairement aux économistes néo-libéraux, Paul Krugman croit fortement au rôle des idées en politique. Ce n’est pas le marché qui fait la politique, affirme-t-il, mais la conviction qui fabrique le marché souhaité et organise la société. Si l’on y réfléchit bien d’ailleurs, le marché est lui-même une idée politique camouflée : selon la place et le rôle qui lui sont attribués par les dirigeants, la société sera différente.
Ainsi, c’est par la volonté et la conviction politiques de l’équipe Roosevelt que le New Deal a donné aux salariés américains un sentiment de sécurité, d’égalité et de dignité jamais atteint dans leur courte histoire. C’est par la volonté de Ronald Reagan et de quelques autres que ce confort leur a été volé au profit d’une toute petite minorité de bénéficiaires. Le racisme a été leur instrument. « La grande raison de ce qui est arrivé au pays où j’ai grandi, c’est le racisme. C’est à cause de l’héritage de l’esclavage, le péché originel de l’Amérique, que nous sommes la seule économie avancée qui ne garantit pas les soins médicaux à ses citoyens. C’est à cause de l’hostilité des Blancs au mouvement des droits civiques que les Etats-Unis sont le seul pays avancé où un grand parti politique veut abroger l’Etat-providence. »
Godfrey Hodgson accorde lui aussi à la ségrégation raciale un rôle décisif dans l’évolution de la société américaine. Plutôt que l’Etat-providence, c’est pour les Noirs l’Etat-pénitence, dit-il en relevant leur proportion extravagante parmi les détenus. Et l’espoir qu’il y avait il y a trente ans de voir la question raciale se résoudre a donné lieu à une transformation inattendue : « Quand il semblait que le Sud finirait par ressembler au reste du pays, c’est ce dernier qui en est venu à ressembler au Sud. »
En observateur anglais respectueux des distances, Hodgson a l’espoir prudent : « La société américaine a montré depuis longtemps qu’elle était capable de réagir aux dysfonctionnements sociaux graves... Une structure ancienne fait alterner l’hégémonie des affaires et de brusques insurrections... Les démocrates sauront-ils tirer parti de l’impopularité... de l’administration la plus arrogante et la plus incompétente qui ait dirigé le pays ? »
Godfrey Hodgson,De l’Inégalité en Amérique, La vague conservatrice de Reagan à Bush, Le Débat, Gallimard, décembre 2007, 482 p.
John MacArthur, Une Caste américaine, Les élections aux Etats-Unis expliquées aux Français, Les Arènes, juin 2008, 270 p.
Paul Krugman,L’Amérique que nous voulons, Flammarion, août 2008, 353 p.



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