La réalité et non le fantasme

Il est temps de parler vrai.

On nous dit puissants, je nous sais pauvres en moyens, mal formés, débordés de travail, mal organisés. On nous présente avides de pouvoir : je sais le prix que beaucoup d’entre nous paient leur refus de garder les paupières closes. On nous soupçonne d’un dessein collectif : je vois nos petits pas, incertains, sur le terrain du monde sans loi, cette sphère financière où l’absence de règles donne le vertige. On nous dépeints en justiciers : je sais l’injustice qui voit le faible subir la loi tandis que les plus forts agissent avec un sentiment d’impunité qui dépasse l’entendement. On nous dit aveugles à l’intérêt général : je vois tant de ressemblances, en France et à l’étranger, entre les corruptions d’Etat et les mafias en tout genre. Mêmes réseaux, mêmes hommes de main, mêmes banques, mêmes villas de marbre.

Une société a besoin de s’appuyer sur des lois qui reflètent les valeurs communes. Les enquêtes judiciaires en Europe, que ce soit en Italie, en Espagne ou en Allemagne, démontrent des fonctionnements collectifs défaillants et des mécanismes criminels au cÏur du pouvoir. Nous pensions jusqu’à présent que le crime vivait dans l’ombre de nos sociétés.

Nous le trouvons intimement lié aux grandes entreprises ou aux dirigeants politiques européens les plus honorables.

Soit nos vieilles nations démocratiques décideront de s’interroger sur l’ampleur du phénomène et de chercher à en comprendre les symptômes pour trouver les remèdes adéquats, soit nous préférerons rester collectivement aveugles. Il suffira alors de rejeter ceux par qui le scandale a été révélé, comme, dans l’Antiquité, on tuait les esclaves qui portaient les mauvaises nouvelles.

J’ai décidé de témoigner pour apporter ma pierre à l’édifice.

Il y a, certes, un silence nécessaire : celui de l’institution au travail, qui nous protège et que nous pérennisons par nos décisions quotidiennes, du juge des enfants au magistrat de la Cour européenne des Droits de l’homme. Ce silence est celui du service public, qui n’emploie que des ouvriers anonymes. Je ne raconterai bien sûr rien de ce que je sais : les dossiers que j’instruis appartiennent à la République et non à moi-même.

Mais il existe un silence coupable : celui des victimes consentantes. Se taire, c’est accepter de devenir le bouc émissaire de tous les cercles de pouvoir que notre action perturbe. L’ère du soupçon n’épargne personne - surtout pas la justice. Après tout, si les juges ne perquisitionnaient pas les banques, les citoyens ne s’apercevraient de rien et le monde continuerait à tourner sans heurts. Mais qui détruit la confiance dans les institutions ? L’élu qui met son pouvoir aux enchères ou le juge qui enquête sur ses comptes bancaires occultes ? En déplaçant le problème sur la Justice, on se trompe l’enjeu.

(1) Dans l’affaire du sang contaminé, des protagonistes appelés à comparî"tre ont remis à la presse un dossier argumentaire, comme si deux procès avaient lieu en même temps : l’un dans le prétoire, l’autre dans les médias.

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