Prologue : "Pourquoi j’écris"
" A partir de ce moment, il est possible de dire que la peste fut notre affaire à tous. Jusque-là, malgré la surprise et l’inquiétude que leur avaient apportées ces événements, chacun de nos concitoyens avait poursuivi ses occupations, comme il l’avait pu, à sa place ordinaire. (...) A la vérité, il fallut plusieurs jours pour que nous nous rendissions compte que nous nous trouvions dans une situation sans compromis, et que les mots "transiger", "faveur", "exception" n’avaient plus de sens." Albert Camus, La peste
Longtemps je me suis crue protégée par mon innocence. Je n’avais que des passions avouables et des intentions banales : accomplir la tâche pour laquelle les contribuables français me payaient, appliquer la loi. Je me rendais compte, bien sûr, que les dossiers dont j’avais la charge excitaient la curiosité des médias. Mais je me savais une femme simple. Je pensais que tout le monde saurait faire la part des choses entre l’image publique et ma vérité personnelle.
Je vivais avec mon double de papier. Une femme portait mon nom, avait pris mon visage, mais ne me ressemblait pas. Ce personnage factice, fabriqué à coups d’échos "confidentiels" et de dépêches d’agence, d’articles assassins ou de portraits complaisants, m’était étranger. Je haussais les épaules devant la puissance que l’on m’accordait. Je m’amusais parfois des stratégies
complexes que l’on me prêtait. Je savais qui j’étais, d’où je venais et où j’allais. Des amis me rapportaient les rumeurs qui circulaient dans Paris. On me disait agent d’influence, redoutable poisson trouble d’une puissance étrangère, et je me dépêchais de rentrer avant la fermeture des magasins pour faire les courses ou pour garder, le soir, ma petite-fille de dix huit mois que ses parents me confiaient pour sortir. On me prêtait des intentions terrifiantes, des amants bien placés et quelques faiblesses coupables, alors que je vivais ma vie de femme, tout simplement ; je prenais régulièrement l’avion pour retrouver une maison de bois, sans électricité, dans l’immensité blanche de la Norvège où je suis née. On décrivait une internationale des juges, et je passais mon samedi de permanence au tribunal de grande instance de Paris pour traiter le tout-venant de la délinquance de rue : faux papiers, coups de couteau, étrangers en situation irrégulière... Je pensais que le décalage criant entre l’image et la réalité me protégeait contre mon double.
Cette attitude-là était trop simple. Nous ne vivons pas dans le meilleur des mondes possibles, où la vérité l’emporterait toujours sur le calcul. La médiatisation est un processus implacable, surtout pour ceux qui la subissent sans la chercher. Je sais désormais que mon double m’a supplantée dans le regard des autres. Chacun de mes gestes est interprété en fonction de l’image virtuelle qui a été créée. Même pour des amis qui me connaissent depuis des années, il est devenu difficile de faire la part du diable.



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