La maison
Une drôle d’histoire

Par Laurent Beccaria

 

C’est une histoire improbable

En 1997, le PDG de Stock, pour lequel je travaillais, a refusé dans des conditions troubles Une guerre, de Dominique Lorentz, sur les liaisons nucléaires entre la France et l’Iran. Je suivais depuis un an ce livre, qui suscitait l’inquiétude du gouvernement français. Je n’ai pas accepté cette censure dans laquelle j’ai vu la main de Jean-Luc Lagardère, l’actionnaire de Stock, qui ne s’était d’ailleurs pas caché. Le diffuser par mes propres moyens était une solution pour sortir de l’impasse à la fois le livre et l’auteure. J’ai trouvé le nom de la maison d’édition sur la plaque de ma rue et l’adresse du diffuseur, le CDE, dans un annuaire. J’ai appelé son directeur, Alain Crochet. C’était un vendredi. Il partait en vacances. Il m’a pourtant reçu le jour même, pour me dire oui une semaine plus tard. Une amie pour rédiger les statuts, un autre pour fabriquer le livre : tout s’est passé dans l’urgence, en juin 1997, de manière clandestine et bricolée, comme un antimanuel d’économie.

 

C’est une histoire atypique

Après ce premier livre, j’ai pris le temps de la réflexion. Les conglomérats de l’édition ont leur logique et je ne coïncidais pas avec elle. Deux ans plus tôt, j’avais déjà démissionné de Plon après l’arrêt à l’imprimerie du livre de Denis Robert, Pendant les « affaires », les affaires continuent… Cela avait été la raison de mon entrée chez Stock. L’histoire se répétait. Aller ailleurs, c’était reproduire le même scénario. J’ai donc décidé de quitter Stock pour me consacrer aux Arènes.

Nous étions en janvier 1999 et je me sentais en complet décalage avec l’époque, celle de la bulle Internet, quand il suffisait de raconter n’importe quoi en « .com » pour lever des millions d’euros, un temps où Bill Gates prophétisait qu’en 2015 plus un seul livre papier ne serait imprimé…

J’ai commencé l’aventure dans une chambre de six mètres carrés sous les toits, avec moins de 8 000 euros en poche. Sans actionnaires, sans prêt bancaire. Mes amis en place dans l’édition me regardaient d’un air inquiet. Selon eux, je n’avais que deux solutions : la publication d’au moins quarante à cinquante titres par an, à condition de compter sur des investisseurs solides et une trésorerie abondante, ou la création d’une « niche éditoriale » très sélective dans ses choix et économe en moyens, en trouvant un autre travail pour vivre. Je voulais faire l’inverse : me consacrer à mon métier, publier peu de livres – huit à dix par an – mais publier de tout : des opuscules et des « pavés », des albums, des documents et des récits historiques. Sans logo ni charte visuelle. Juste des livres.

 

C’est une histoire mouvementée

Je me suis jeté dans le vide sans savoir comment financer l’année suivante. Mais Le Bonheur de Denis Robert, Noir silence de François-Xavier Verschave et Les Sentinelles du soir d’Hélie de Saint Marc connurent de beaux tirages, entre 15 000 et 50 000 exemplaires. À l’été, Notre affaire à tous d’Eva Joly dépassa les 100 000 exemplaires ! C’était inespéré.

Hélas, ce démarrage sur les chapeaux de roue fut suivi d’une annus horribilis : une série de procès, l’échec de plusieurs livres ambitieux, des publications à contretemps… Huit livres, huit échecs, parfois cuisants. Et de méchants adversaires : trois chefs d’État – Omar Bongo, Denis Sassou-Nguesso et Idriss Déby ; Clearstream, une multinationale de la finance aux ramifications innombrables ; Menatep, une banque russe à la réputation sulfureuse ; la Banque générale du Luxembourg… Tous ces charmants amis nous demandaient plusieurs millions d’euros de dommages et intérêts. Sans compter les nucléocrates, qui goûtaient peu la publication d’Affaires atomiques, le deuxième ouvrage de Dominique Lorentz, et le faisaient savoir brutalement. J’avais voulu me jeter dans l’arène. J’étais servi. Qui sème le vent récolte la tempête.

 

C’est une histoire chanceuse

Il a fallu faire face. Un par un, les procès ont été affrontés et l’orage est passé. Un euro de dommages et intérêts par-ci, des heures et des heures d’audience par-là… Des victoires spectaculaires aussi, remportées par notre avocat, Vincent Tolédano. Le marathon fut harassant. Entre-temps, les comptes des Arènes étaient passés au rouge vif. Comme disent les Italiens pour « branle-bas de combat », c’était panica generale à tous les étages. Mais Amélie Poulain passait par là. Cette année-là, elle avait décidé de faire quelques miracles au box-office, mais aussi en librairie. Jean-Pierre Jeunet nous confia son album, qui fit le tour du monde. L’égérie de Montmartre fut aidée par Jean-Pierre Guéno de Radio France, qui persista à nous choisir comme éditeur pour sa collection de témoignages d’auditeurs, malgré une première déconvenue. Chère école s’arracha pour Noël. Et Noam Chomsky ajouta sa voix irréductible. Carton plein. Les Arènes étaient sauvées. J’ai cependant retenu la leçon qui consiste à n’ouvrir qu’un seul front à la fois, pour éviter de disperser ses forces dans trop de combats.

 

C’est une histoire humaine

Seul au départ, j’ai vu cette maison devenir rapidement plus tout à fait mienne. Sophie de Sivry, directrice de L’Iconoclaste, développait sa maison en parallèle et nous avons uni nos forces pour les services communs. Notre porte était ouverte à larges battants, et de forts caractères, en quête d’aventure, s’y engouffrèrent. Citons-les par ordre d’entrée. Jean-Baptiste Bourrat, un jeune stagiaire, qui décida de prendre en charge le service des droits, les contrats, puis les livres d’histoire et les témoignages (Deux petits pas sur le sable mouillé, c’est lui l’éditeur). Quinze ans plus tard, il est le pilier de la maison. Laurence Corona cherchait à se reconvertir dans la communication. Elle orchestra des lancements homériques et conçut les bureaux du 27 rue Jacob, casque de chantier sur la tête, avant de quitter la maison pour créer, juste à côté, Les Ateliers de Couthures, le festival du journalisme vivant. Elle a été épaulée puis relayée par Isabelle Mazzaschi, son cœur énorme, son rire et son énergie inépuisables.

Mehdi Ba fut l’artisan des documents brûlants des premières années, avant de s’installer au Sénégal comme journaliste. Rachel Grunstein quittait l’enseignement : ses premiers ouvrages furent consacrés à la mémoire de l’école, comme une transition toute trouvée. Elle est désormais éditrice « Histoire » aux Arènes et à L’Iconoclaste.

Arrivée comme apprentie, Christelle Lemonnier est aujourd’hui notre directrice administrative et comptable, la mémoire et la vigie de la maison, qui voit tout, entend tout, surveille tout, assistée par Camille Breynaert. Catherine Meyer a créé de toutes pièces et de main de maître un secteur de psychologie auquel nous ne connaissions rien. Le Livre noir de la psychanalyse fut son manifeste ; le développement de la méditation laïque en France dans le sillage de Jon Kabat-Zinn son œuvre, y compris pour les enfants avec le best-seller Calme et attentif comme une grenouille. L’éducation, notamment ce que les Américains appellent le parenting, est son nouveau défi.

Les Arènes, c’est une maison où l’on débute. Bon nombre des collaborateurs ont signé avec nous leur premier CDI, notamment pour les revues XXI et 6Mois, dont la rédaction jeune et téméraire – Léna Mauger, Mathilde Boussion, Marion Quillard et Mathieu Palain – anime nos déjeuners de leurs récits de reportages et de leurs trouvailles. La jeunesse de l’équipe nous permet de fêter les naissances presque aussi souvent que les best-sellers : plus de quinze en vingt ans. La relève est là.

C’est aussi une maison où l’on rebondit. Florent Massot pour les documents – Pierrot lunaire en apparence, mais redoutable chasseur de projets en réalité – et Laurent Muller pour la BD – un éditeur puissant, à la fois avant-centre dans l’âme, capitaine solide et entraîneur bienveillant de son équipe d’auteurs – sont deux anciens patrons de maisons qui ont connu des hauts et des bas, avant de trouver dans nos murs un nouvel élan. Laurence Lacour, ex-journaliste devenue auteure au long cours, a aussi connu une seconde carrière en prenant en charge avec une compétence sans faille le suivi des enquêtes et des reportages.

 

C’est une histoire patiente

Une maison d’édition apprend les pièges et les secrets du temps qui passe. Il faut souvent des années pour qu’un projet mûrisse et voie le jour. La transformation d’un manuscrit en un objet de lecture est un processus qui prend des mois. Le lancement est une affaire de quelques semaines. Si la première existence d’un livre dure un an en moyenne, elle se prolonge avec les éditions de poche, étrangères, les rééditions, les adaptations… Un éditeur vit donc en permanence dans plusieurs espaces-temps, des vies parallèles qui s’étalent sur des années, mais jamais au même tempo.

Dans l’instant, une maison d’édition ressemble selon les jours à une ruche ou à un hall de gare. Ça bourdonne et ça s’agite. On prend chaque jour des dizaines de décisions, petites ou grandes. Des gens passent, les bras chargés. Des centaines de mails se croisent. C’est une accumulation de détails. Et en même temps, il faut toujours voir loin, penser à un an, cinq ans, dix ans parfois. Ce n’est qu’avec un peu de recul que l’on se rend compte qu’un catalogue prend forme, que les compétences s’accumulent et qu’une histoire s’affirme.

La fabrication, d’abord gérée au petit bonheur la chance, est devenue un des points forts de la maison grâce à la rigueur et à la créativité d’Aleth Stroebel, de Maude Sapin et, plus récemment, de Marie Baird-Smith, nos drôles de dames. Chacun de nos livres, même le plus simple, se veut un beau livre, et ils le sont si souvent par le talent de nos deux directeurs artistiques, Sara Deux et Quintin Leeds, qui sont plutôt deux artistes directifs, aidés par une jeune graphiste prometteuse, Chloé Laforest.

Cette professionnalisation est aussi notable dans le service des droits – Geoffroy Fauchier-Magnan pour la France, Catherine Farin pour l’étranger – et dans la force de frappe commerciale de la maison. Inexistante il y a encore cinq ans, elle est pleine de force, d’énergie et de talent aujourd’hui. Grâce à notre directeur commercial Pierre Bottura – un cerveau de philosophe dans un coffre de boxeur, ça fait des étincelles ! – et l’homme des relations libraires Jean-Baptiste Noailhat, subtil et efficace. Depuis deux ans, Les Arènes peuvent également s’appuyer sur une équipe de vente intégrée. C’est le rêve absolu de tout éditeur ! Elise Lacaze l’a réalisé en montant « Rue Jacob Diffusion » pour le groupe du 27 (qui associe aussi L’Iconoclaste, les revues XXI et 6Mois), dans une bonne humeur exigeante. Une équipe soudée, généreuse, vivante. Chaque compte rendu de visite en librairie d’un représentant est un régal de finesse, d’intelligence et parfois d’humour.

 

C’est une histoire de lieux

Les éditeurs entretiennent des relations particulières avec les lieux où s’échafaudent les livres. Sans doute parce que dans l’expression « maison d’édition » il y a le mot « maison ». Les Arènes n’échappent pas à la règle. Notre nom est celui de la rue où j’habitais, rue des Arènes de Lutèce. Il évoque le combat, le spectacle et l’Histoire. Deux stagiaires (aujourd’hui éditrices confirmées) ont connu la chambre puis les deux chambres de six mètres carrés sous les toits. Pour fêter l’arrivée du premier livre d’Hélie de Saint Marc depuis l’imprimerie, nous avons investi quatre pièces en face de l’université de Jussieu. Elles étaient basses de plafond, dotées d’une moquette violet-vert hideuse ; l’ascenseur se coinçait souvent et, au premier soleil, nous suffoquions déjà. Mais c’est là qu’Eva Joly se posa entre deux perquisitions de l’affaire Elf ou que Denis Robert corrigea les épreuves de son enquête qui allait ébranler la planète luxembourgeoise.

Après avoir annexé tout l’étage, il fallut partir. Deux amis nous louèrent des bureaux magnifiques, à quelques rues de là, au fond d’une cour : un ancien atelier de souffleur de verre, un petit pont de bois, des bambous, une verrière… C’était le bonheur ! Là est née la revue XXI, et ses bouclages dans la cave, au son d’une machine à café qui faisait un bruit d’hélicoptère. Là aussi où Jacques Lamalle a assemblé les 2 000 dessins du Canard enchaîné, où Catherine Meyer a sonné la charge contre les freudiens, là aussi où les innombrables prototypes de la collection « L’Histoire entre nos mains », mis en page par Jérôme Pecnard, ont été ajustés. Là aussi où une jeune éditrice, Victoria Scoffier, a su transformer un stage de quelques semaines en emploi durable, simplement en se rendant indispensable. Là enfin où j’ai vu un auteur, Hugues Le Bret, alors PDG de Boursorama, préférer démissionner de son poste plutôt que de renoncer à témoigner : je l’ai laissé seul dans mon bureau de verre quelques instants. Il n’a pas vacillé. Chapeau.

Un projet, puis l’autre. Une revue, puis l’autre… Il fallait trouver un troisième nid. La famille de Paul Flamand, l’un des deux fondateurs des éditions du Seuil, nous a alors fait une proposition qui ne se refuse pas : reprendre la maison du 27 rue Jacob, siège historique du Seuil, désormais la propriété du groupe La Martinière qui regroupait tous ses collaborateurs dans une tour porte d’Orléans. Le plus heureux de nous était Jean-Claude Guillebaud, le grand reporter éternel, qui avait passé trente ans au Seuil comme directeur littéraire et est retourné rue Jacob quelques mois après nous avoir rejoints ! Après un an de travaux, de cloisons abattues, de portes ouvertes, de verrières et de bibliothèques sur mesure, nous sommes entrés dans ce lieu où souffle l’esprit de l’édition depuis 1946, au moment où 6Mois bouclait son premier numéro et trouvait sa rédactrice en chef, Marie-Pierre Subtil, la femme-qui-ne-s’énerve-jamais.

Le rez-de-chaussée y est devenu un lieu de fête, de conférences et de rencontres. Elles ont été animées avec passion par Jérôme Tabet puis aujourd’hui par Ariane Geffard. Grâce à eux, nous avons le privilège d’y vivre des moments fabuleux, mois après mois. Un soir, quelques mois avant sa mort, Cabu y a reçu ses amis pour un concert de jazz. Je le vois encore dansant et riant… À la fois dessinateur génial et voisin de la rue Jacob, il est notre totem. Son autoportrait est affiché à l’entrée de la maison depuis le lendemain du tragique 7 janvier 2015. Nous lui adressons chaque matin un sourire avec parfois un air de jazz dans nos écouteurs.

C’est aussi le royaume de Patrick Darchy, l’homme qui fait tout, ordonnateur des flux de livres, d’affiches, de courriers et de paquets, fief qu’il partage avec Fadéla Hassani-Tadja et Isadora Monteiro dos Reis, deux femmes rayonnantes qui cultivent la politesse du sourire comme un art de vivre. Au 27 rue Jacob, entre les livres et la machine à café, on s’embrasse, on déjeune, on s’esclaffe, on présente les livres, on les dédicace, on fête les succès, on se console des déconvenues. Parfois, quand la pression médiatique est trop forte, on ferme la grille. Patrick distribue alors à travers les barreaux les livres aux coursiers qui se pressent, comme lors de la sortie de Merci pour ce moment.

En arrivant, nous étions 20, et très au large. Nous sommes désormais presque 50 et très serrés… La malédiction de la croissance s’est à nouveau abattue sur nous ! De nouveaux bureaux, au 26 rue Jacob, de l’autre côté de la rue, ont donc été aménagés pour une partie de l’équipe au printemps 2016, grâce à des travaux coordonnés par une jeune éditrice qui apprend tout très vite, même la construction, Flore Gurrey. Une dizaine d’entre nous s’y installent… le jour où ce site est mis en ligne. Ainsi se répondent le virtuel et le réel, dans un même objectif : faire rayonner les livres et les auteurs. C’est la quatrième version du site des Arènes. À chaque fois, on y a raconté la même histoire, mais différemment, parce que c’est une matière vivante, tournée vers l’avenir. Ce site a été entièrement conçu et réalisé par Diane Maretheu, qui y a apporté sa sensibilité inimitable, et Adèle Hybre, à l’enthousiasme communicatif.

 

C’est une histoire de confiance

Il est toujours tentant de réécrire le passé en ne gardant que le meilleur. Comme toute entreprise humaine, la nôtre a ses ombres et ses failles. En librairie, la maison a connu des échecs cruels et quelques bides retentissants. Pour ne citer que les plus spectaculaires, l’album du film d’Alain Chabat, RRRrrrr !!!, les deux volumes anniversaires de Télérama, quelques essais ratés en beaux livres…

Avouons-le, il m’est arrivé plus souvent de refaire des additions et des soustractions pour ajuster la trésorerie que de compter les moutons pour me rendormir au milieu de la nuit… Je me souviens de deux ou trois moments où la boule du destin a hésité avant de tomber du bon côté. Le sort d’une maison d’édition indépendante tient parfois à un fil. Dans ces passages, il est bon de compter sur un banquier qui connaît le métier et vous accompagne dans la tempête et dans la croissance. C’est le cas d’Antoine Estapa, de Neuflize OBC. Je sais ce que nous lui devons, sa discrétion dût-elle en souffrir.

L’édition est une économie d’offre : chaque livre est unique et toute tentative pour sortir des sentiers battus conduit à élaborer des prototypes qui ne ressemblent à aucun autre. Et parfois ça ne marche pas, mais alors pas du tout. Les échecs sont tellement injustes ! Pourquoi tel livre à tel moment s’envole, quand l’autre, tout aussi prometteur, reste en piles sans trouver preneur ? Il en est de notre métier comme des histoires d’amitié, d’engagement et de désir : toutes ne finissent pas en happy end. Je sais la brûlure de l’échec pour un auteur qui a consacré des mois, voire des années de sa vie, à un livre. Notre impuissance est la pire des sanctions.

Enfin, parmi les dizaines de salariés, de graphistes, de collaborateurs extérieurs qui se sont épaulés depuis 1997 pour construire cette maison, il y a eu des malentendus. Les ruptures ont été rares mais parfois douloureuses, à la hauteur de l’investissement que chacun d’entre nous met dans son travail. Certaines greffes éditoriales n’ont pas pris. De belles collaborations se sont éteintes au bout de quelques années, comme celles avec le groupe Gallimard et sa filiale de diffusion/distribution, engloutie dans une révolution de palais. À force de tenter, il nous est arrivé de nous éparpiller. Nos engagements ou nos choix ont pu heurter tel ou tel. Je pense souvent à celles et à ceux qui sont restés sur le chemin ou qui ont quitté la maison. Ils ont contribué à écrire cette histoire : ils en sont aussi des témoins car nos erreurs ou nos défauts, dont ils ont pu se sentir victimes, sont aussi l’encre avec laquelle nous écrivons.

L’antidote au poison de la discorde, si courant dans les entreprises intellectuelles, réside dans la confiance. Faire confiance à chaque collaborateur. Faire confiance au livre. Faire confiance aux lecteurs. Un éditeur est un passeur, ce n’est pas lui qui prime. Nous devons cultiver des vertus peut-être mineures ailleurs, mais qui sont cardinales pour notre métier : l’humilité, le doute, la discussion bienveillante, la patience, la simplicité. Chaque fois que nous les avons oubliées, nous l’avons appris à nos dépens, comme un retour de boomerang.

 

C’est une histoire d’auteurs

La maison s’est faite autour d’eux. Tous, nous n’existons que par la confiance des auteurs, notre seul capital. Une maison d’édition, c’est un lieu, une histoire, un projet et des auteurs. L’alchimie est mystérieuse. Mais c’est elle qui agrège les talents, catalyse les envies, permet toutes les audaces. De très grands noms sont venus sans percevoir d’avance ou presque, quand d’autres éditeurs leur proposaient des chèques en blanc par dizaines ou centaines de milliers d’euros. Des histoires d’amitié sont nées. Des combats ont été menés. Des polémiques affrontées. Toujours ensemble. Leur adhésion à notre projet a été – et demeure – vitale. Ils ont compris que la rencontre est notre maître intérieur et leurs livres notre raison d’être. Nous leur sommes redevables. Les citer tous est impossible. Qu’il soit permis ici d’honorer deux disparus, qui nous manquent. Hélie de Saint Marc, avec qui j’ai entretenu un compagnonnage de vingt ans, un homme tissé d’histoire et d’épreuves, au regard bouleversant. François-Xavier Verschave, pourfendeur courageux de la Françafrique, dont la vie fut un exemple d’engagement citoyen.

 

C’est une histoire ouverte

La liberté et l’engagement sont nos deux références. Être libre, c’est refuser la censure, c’est oser « porter la plume dans la plaie ». Les polémiques n’ont pas cessé depuis presque vingt ans, ni les procès. Plus de 70 – un record absolu dans la profession. Être indépendant a un coût et nous en payons régulièrement le tribut. Heureusement, nos enquêtes sont solides et les condamnations ont été rarissimes et financièrement symboliques. Il y a dans nos gènes un esprit frondeur, un goût pour la liberté de déplaire aux puissants en place, qu’ils soient psychanalystes en vue avec Le Livre noir de la psychanalyse – Élisabeth Roudinesco n’hésita pas à se rendre chez le Premier ministre de l’époque pour demander l’interdiction du livre ! –, PDG de banques avec la saga Clearstream de Denis Robert et ses innombrables procès, rescapés de l’Élysée de François Mitterrand et généraux médaillés avec la mise en cause de l’action de la France dans le génocide tutsi par Patrick de Saint-Exupéry qui nous ont valu plus de trente procédures (série en cours), satrapes étrangers avec Noir silence de François-Xavier Verschave (trois chefs d’État qui s’associent contre un éditeur, ce n’est pas courant), nucléocrates, patrons des services secrets et diplomates avec Affaires atomiques de Dominique Lorentz (l’auteure a payé un prix élevé pour son parcours de réfractaire), ou même président de la République en exercice, comme François Hollande avec la publication de Merci pour ce moment de Valérie Trierweiler, le document le plus vendu en France depuis des décennies, mais aussi le plus controversé, jusqu’à l’absurde.

Être libre, c’est aussi inventer ce qui n’a encore jamais été fait, explorer de nouveaux territoires, transformer des idées qui passent ou des rêves un peu fous en livres que l’on ouvre et que l’on touche. Rendre le monde un peu plus juste et un peu plus beau, c’est le même élan. Aux Arènes, nous avons beaucoup tenté, parfois raté, mais avec la curiosité des défricheurs, de ceux qui osent.

Cette liberté n’a de sens que si elle s’accompagne d’un engagement total dans ce que l’on entreprend. Qu’il s’agisse de publier un album de dessins d’humour ou une enquête brûlante, les seules fautes inexcusables sont le je-m’en-foutisme et la médiocrité. Les mots et les images ont un poids. Éditer est un acte noble. Chacun peut se tromper. Nous avons connu des déconvenues. Parfois le public n’était pas au rendez-vous et nous avons déçu les libraires. Mais il vaut toujours mieux échouer en osant que réussir en imitant. La faute inexcusable, c’est de mépriser le lecteur, de se croire supérieur à lui.

 

C’est une histoire d’espoir

Pour une maison d’édition, vingt ans d’existence est une durée si courte. À peine la préface d’un livre. Quelle sera la suite ? Une courte nouvelle, interrompue au milieu d’une phrase, faute de lecteurs ? Un lourd volume de plusieurs milliers de pages écrites par nos successeurs ? Nous n’oublions jamais qu’au champ d’honneur de l’édition les morts sont nombreux.

Une maison d’édition se réinvente à chaque publication. Cet élan qui nous porte, nos rêves, nos projets s’appuient sur votre présence, à vous, lecteurs. Elle est palpable. Elle se manifeste de mails en posts sur Facebook, de rencontres en librairie ou dans nos bureaux, en messages d’encouragement et en critiques précieuses… Vous, lecteurs, êtes notre raison de croire que demain est un autre jour, plein de promesses et de livres à publier.

Tant qu’il y aura des lecteurs curieux, il y aura des éditeurs intrépides.

Laurent Beccaria