Petite contribution au débat fort intéressant sur la démocratie sur une note précédente... Mon excellent confrère du Monde à Pékin, Bruno Philip, a eu l'honneur et le privilège de pouvoir poser une question au premier ministre Wen Jiabao lors de sa conférence de presse annuelle (oui, vous avez bien lu, le premier ministre chinois ne répond aux journalistes qu'une seule fois par an, à l'issue de la session parlementaire) vendredi dernier, et il lui a demandé ce qu'il pensait de l'opinion de son ancien mentor, le défunt ex-secretaire général du Parti communiste chinois Zhao Ziyang, qui, dans un livre de Mémoires posthumes publié à Hongkong, estime que "pour se moderniser, la Chine devrait bénéficier de droits politiques démocratiques et d'un système multipartite". Selon le compte rendu de Bruno Philip, Wen Jiabao, qui fut le bras droit de Zhao Ziyang jusqu'à son limogeage en juin 1989, et figure notamment sur les photos à ses côtés lors de la visite historique du numéro un de l'époque aux étudiants qui occupaient la place Tiananmen lors du "Printemps de Pékin", s'est contenté de répondre : "je n'ai pas lu ce livre"...
Mieux, selon le Financial Times, si la question, en elle-même audacieuse, a pu être entendue par des millions de Chinois lors de la retransmission en direct de la conférence de presse à la télévision, elle a été expurgée de la version disponible sur les sites internet officiels, et ne figure pas dans les retranscriptions officielles de cet événement. Comme quoi, même si selon certains de nos commentateurs de ce blog, les Chinois sont tellement heureux que la question de la démocratie ne se pose pas, les plus hautes instances du pouvoir jugent préférable de leur cacher l'opinion d'un ancien secrétaire général du Parti qui était légèrement en désaccord avec la ligne de l'heure. Il va sans dire que le livre lui-même n'est pas autorisé en Chine, et il semble que son auteur, agé de 87 ans, ait quelques ennuis...
Je parlais au début d'"honneur" et de "privilège" d'avoir pu poser une question lors de cette conférence de presse car la règle du jeu est assez particulière. A moins qu'elle ait changé depuis mon départ de Pékin l'an dernier, on ne pouvait poser de question, lors de cet événement médiatique, que si on y avait été autorisé par avance. Ma première année à Pékin, je m'étais naivement installé dans la ligne de mire du porte-parole officiel chinois, qui désigne les journalistes au fur et à mesure du déroulement de la conférence de presse, dans l'espoir de poser une question. J'ai levé la main pendant les deux heures de la conférence, et ai croisé son regard plusieurs fois, en vain. Je n'ai jamais eu la parole, et mes collègues plus anciens sont venus m'expliquer u peu moqueurs que c'était une perte de temps si je n'avais pas été prévenu la veille que j'étais autorisé à poser une question. Pendant mes cinq ans en Chine, je n'ai jamais reçu ce coup de téléphone et n'ai donc jamais pu poser de question au premier ministre...

photo : les médias chinois pendant la conférence de presse du premier ministre, en 2005.