Pour comprendre le monde, les Chinois vont être aidés par ... Hubert Védrine, l'ancien ministre socialiste des affaires étrangères. Un éditeur shanghaïen, Century, a en effet traduit et publié son livre "face à l'hyperpuissance" - "hyperpuissance", un mot imaginé par Védrine pour décrire les Etats-Unis de l'après-guerre froide. A la demande de Century, l'ancien ministre a rédigé un texte sur sa vision de l'émergence de la Chine, un texte désormais disponible en France grâce à la revue Politique étrangère, publiée par l'Institut français des relations internationales (IFRI).
Ecrivant pour un public chinois, Hubert Védrine est prudent, prenant la Chine dans le sens du poil ("héritière de l'une des plus anciennes civilisations connues de l'humanité"), brossant de manière pédagogique un tableau des rapports de force internationaux des cinquante dernières années avant d'arriver à la nouvelle redistribution des cartes actuelle. L'émergence de la Chine pose des problèmes nouveaux auxquels les grands blocs font face différemment. Ainsi, les Etats-Unis voient dans la Chine simultanément "un interlocuteur politique et diplomatique essentiel", "un grand marché", "un fournisseur bon marché de produits de consommation", "une terre de mission démocratique", "un régime critiquable pour son autoritarisme politique", "un concurrent" pour l'accès à l'énergie ou sur le terrain économique, "un pays trop conciliant avec l'Iran"... Et même, ajoute-t-il, "dans quelques décennies un challenger possible de la suprématie mondiale des Etats-Unis, voire un adversaire potentiel".
L'Union européenne, ajoute-t-il, voit surtout la Chine sous l'angle économique, avec tous les problèmes que cela pose, mais pas seulement: "l'opinion européenne, convaincue du bien-fondé de ses valeurs, est choquée par l'insuffisance et la lenteur des progrès démocratiques en Chine". Au total, conclut-il, "l'Union européenne privilégie la coopération et cherche à éviter la confrontation, peut-être même aux dépens de ses intérêts particuliers". Quant à la Russie, elle "se demande aussi dans quelle mesure s'allier avec la Chine", tout en sachant qu'elle "n'est pas en mesure de contrarier la montée en puissance économique chinoise", et que les deux pays n'auraient "ni les moyens ni l'intention de s'allier globalement contre les Etats-Unis". Enfin, le Japon "éprouve manifestement des préoccupations quant à sa future sécurité".
Hubert Védrine met alors le projecteur sur la partie chinoise, soulignant que ses choix et orientations auront "un effet considérable sur l'évolution générale du monde dans les prochaines années". Et ajoute quelques observations qui s'adressent au public informé chinois : il souligne que ce serait une erreur de la part des Chinois "de trop compter sur la fascination économique qu'exerce la Chine sur les hommes d'affaires du monde entier pour contenir à un niveau peu génant les inquiétudes politiques, stratégiques ou écologique qu'elle provoque" dans le monde. Sans oublier la question démocratique, l'information, les droits de l'homme, le Tibet... "Aujourd'hui, cette "démocratie" se conçoit strictement "à l'intérieur du parti". Et demain ?".
L'ancien ministre place les Chinois devant une alternative. "Si la Chine devait mener une classique politique de puissance et de fait accompli; si elle cherchait à devenir une 'Amérique asiatique' qui, comme elle, serait souvent trop unilatéraliste, trop polluante, et pourquoi pas, elle aussi, un jour militariste sans pour autant être aussi démocratique que les Etats-Unis (...) aucun choc ne serait exclu et tout serait à craindre. Mais la Chine peut décider de suivre une autre voie. C'est d'ailleurs ce qu'elle annonce, ce à quoi elle s'est engagée en entrant dans l'OMC, comme en acceptant de participer au G8 élargi". Et d'appeler à construire, "avec la Chine", la véritable "communauté internationale" "que les Occidentaux croient déjà établie mais qui reste à fonder".
Au final, un texte aimable qui devrait intéresser les Chinois qui réfléchissent à ces sujets, et n'ont bien souvent affaire qu'à des interlocuteurs occidentaux qui les flattent pour obtenir des contrats... Sans les provoquer (le texte n'aurait pas été publié dans ce cas), il dit deux ou trois choses qui ne font pas partie du débat public chinois. C'est déjà pas si mal...